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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2211673

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2211673

lundi 5 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2211673
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantSCP ARLAUD - AUCHER - FAGBEMI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 septembre 2022, M. C B F et M. D B, représentés par Me Aucher, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 juin 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision de l'ambassade de France en République démocratique du Congo refusant de délivrer à M. B F un visa de long séjour au titre du regroupement familial, ainsi que cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa, dans le délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir,

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article 32 du du règlement (CE) du 13 juillet 2009 ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que la fraude n'est pas démontrée et que l'identité du demandeur de visa et son lien familial avec le regroupant sont établis par les documents d'état civil et par la possession d'état.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 avril 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Heng a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant congolais, a obtenu par décision du 13 mai 2019 du préfet de la Seine-Saint-Denis une autorisation de regroupement familial au profit de M. C B F, ressortissant congolais né le 21 octobre 2000, qu'il présente comme son fils. L'ambassade de France en République démocratique du Congo a rejeté la demande de visa de long séjour présentée par M. B F au titre du regroupement familial. Par une décision du 29 juin 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. Les requérants demandent au tribunal l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de l'autorité consulaire :

2. Il résulte des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui instituent un recours administratif préalable obligatoire que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, la décision du 29 juin 2022 de cette commission s'est substituée à la décision consulaire. Il en résulte que les conclusions de la requête doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer à M. B F le visa sollicité, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que l'identité du demandeur et son lien familial avec le regroupant n'étaient pas établis, dès lors que " le demandeur a produit deux actes de naissance portant des numéros différents, transcrits par le même officier d'état civil. Cette irrégularité ôte à ces actes toute valeur authentique ", ce qui relève au surplus d'une intention frauduleuse.

4. D'une part, dans le cas où la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour des motifs d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. Il ressort des pièces du dossier que les requérants ont produit, à l'appui de la demande de visa et du recours administratif préalable obligatoire, le jugement supplétif n° RC 2584/V du tribunal pour enfants de E/A rendu le 4 juillet 2017. Ont également été produits une copie littérale de l'acte de naissance n° 1030 volume II/2019 Folio III établi le 21 juin 2019 par l'officier d'état civil de la commune de Bandalungwa, ainsi que le volet n°1 et une copie intégrale de l'acte de naissance n° 1086 volume III/2017 Folio CLVIII établi le 10 juillet 2017 par l'officier d'état civil de la commune de Bandalungwa. Le passeport du demandeur est également produit.

8. L'administration n'établit, ni même n'allègue que le jugement supplétif n° 2584 présenterait un caractère frauduleux. Au demeurant, la seule circonstance relevée en défense tirée de ce que l'acte de naissance n° 1086 a été établi avant l'expiration du délai d'appel prévu par l'article 67 du code de procédure civile congolais, lequel ne fait pas obstacle au caractère exécutoire des décisions juridictionnelles, n'est pas de nature à démontrer le caractère frauduleux du jugement n° RC 2584/V. Par ailleurs, la commission de recours retient que le demandeur de visa a fait l'objet de deux actes de naissance. Toutefois, la seule existence d'un second acte de naissance ne peut être regardée à elle seule comme caractérisant l'existence d'une situation de fraude, dès lors, d'une part, qu'il est constant que ces deux actes ont été pris en transcription du même jugement supplétif, et d'autre part, qu'il ressort de ces actes que l'intégralité des mentions y figurant sont parfaitement concordantes, et ne sont par ailleurs pas contestées en défense. Dès lors, l'identité de M. B F et son lien de filiation avec M. B doivent être regardés comme établis. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer le visa sollicité pour le motif exposé au point 5.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que le visa de long séjour sollicité soit délivré à M. B F sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement au requérant d'une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 29 juin 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. B F le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B F la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B F, à M. D B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Beyls, conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2023.

La rapporteure,

H. HENG

La greffière

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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