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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2211797

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2211797

mercredi 12 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2211797
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPAUGAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 et 20 septembre 2022, M. E, représenté par Me Paugam, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 23 juin 2022 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " ;

3°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire, à titre principal, de l'admettre au bénéfice de la protection temporaire et de lui délivrer l'autorisation provisoire de séjour sollicitée, et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'elle est présumée en cas de refus de renouvellement ou de retrait d'un titre de séjour, situation assimilable à une décision de refus de délivrance d'une nouvelle autorisation provisoire de séjour ; la décision litigieuse l'empêche de bénéficier de l'allocation prévue pour les demandeurs d'asile et le prive de la possibilité d'exercer une activité professionnelle ainsi que de l'accompagnement social et administratif dont il bénéficiait, de sorte qu'il se retrouve dans une situation de précarité ; l'audience concernant le recours en annulation contre la décision litigieuse ne pourra se dérouler avant plusieurs mois, alors qu'il s'est vu notifier, le 7 septembre 2022, une décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est insuffisamment motivée ;

* elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article 2 paragraphe 3 de la décision 2022/382 du Conseil du 4 mars 2022 dès lors que le préfet a ajouté la condition d'être muni d'un titre de séjour ukrainien, alors que les dispositions applicables à sa situation n'imposent que le séjour régulier en Ukraine ; bien qu'étant de nationalité arménienne, il s'est établi sur le territoire ukrainien à compter de 2019, où il a rencontré une ressortissante ukrainienne avec laquelle il vit en concubinage depuis plus de deux ans et qui a été admise, avec son fils, au bénéfice de la protection subsidiaire en France ; il a déposé une demande de titre de séjour en Ukraine en 2020, et était dans l'attente d'une décision statuant sur cette demande lors du déclenchement de la guerre ; il remplit toutes les conditions pour prétendre à la protection temporaire ;

* elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors qu'il justifie d'une relation de concubinage stable depuis plus de deux ans avec une ressortissante ukrainienne, bénéficiaire de la protection temporaire ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation de sa situation personnelle ;

* elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 septembre 2022, le préfet de Maine-et-Loire conclut, à titre principal au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la réduction substantielle du montant des frais d'instance demandés par le requérant.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : le requérant ne s'est pas vu opposer un refus de renouvellement d'un titre de séjour ; la contestation de la décision litigieuse est tardive ; la décision litigieuse n'a pas pour effet de le séparer de sa compagne et de l'enfant de celle-ci et n'emporte aucune modification sur sa situation personnelle, professionnelle et administrative ; le refus en cause ne porte pas atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à la situation ou aux intérêts du requérant ;

- aucun des moyens soulevés par M. C, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. Le préfet demande qu'au titre de la base légale de la décision contestée, l'article 2 paragraphe 1 de la décision d'exécution (UE) 2022/382 du 4 mars 2022 soit substitué à l'article 2 paragraphe 2 du même article. Il fait valoir que la décision contestée est motivée par l'absence de preuve d'une relation de concubinage stable unissant M. C et Mme B.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 septembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 8 septembre 2022 sous le numéro 2211796 par laquelle M. C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision d'exécution (UE) 2022/382 du 4 mars 2022 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Robert-Nutte, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 septembre 2022 à 10h30 :

- le rapport de Mme Robert-Nutte, juge des référés,

- et les observations de Me Chamcki, substituant Me Paugam, représentant M. C, en sa présence et celle de Mme B et du fils de cette dernière. M. C indique former une cellule familiale avec sa concubine et le fils de celle-ci, qui souffre d'un handicap et pour lequel il fait figure de père.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant arménien né le 18 février 1993, est entré en France, le 7 avril 2022, selon ses déclarations. Le 11 avril 2022, l'intéressé a sollicité auprès du préfet du Maine-et-Loire une autorisation provisoire de séjour, au titre de la protection temporaire. Par une décision du 23 juin 2022, dont le requérant demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution, le préfet de Maine-et-Loire a refusé de lui délivrer cette autorisation provisoire de séjour.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 15 septembre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle totale à M. C. Par suite, les conclusions susvisées sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

5. Pour justifier d'une situation d'urgence le requérant soutient que le refus du préfet de Maine-et-Loire l'empêche de percevoir l'allocation pour demandeurs d'asile et de continuer à bénéficier d'un accompagnement social et administratif. Par ailleurs, si la décision litigieuse n'a pas pour effet d'éloigner M. C du territoire français, et de le séparer ainsi de sa compagne et du fils de celle-ci, le refus contesté l'expose au risque d'une telle mesure, laquelle lui a, au demeurant, été notifiée 23 août 2022. Dans ces conditions la décision litigieuse, eu égard à la précarité de la situation de M. C qu'elle implique, est de nature à entraîner pour lui des conséquences graves et immédiates, caractérisant une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative. Par suite, et alors que le requérant n'a pas manqué de diligence dans ses démarches en vue de contester le refus en cause, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article 2 de décision d'exécution (UE) 2022/382 du 4 mars 2022 : " 1. La présente décision s'applique aux catégories suivantes de personnes déplacées d'Ukraine le 24 février 2022 ou après cette date, à la suite de l'invasion militaire par les forces armées russes qui a commencé à cette date: / a) les ressortissants ukrainiens résidant en Ukraine avant le 24 février 2022; / b) les apatrides, et les ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui ont bénéficié d'une protection internationale ou d'une protection nationale équivalente en Ukraine avant le 24 février 2022; et, / c) les membres de la famille des personnes visées aux points a) et b ". () ". Aux termes de l'article L. 581-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le bénéfice du régime de la protection temporaire est ouvert aux étrangers selon les modalités déterminées par la décision du Conseil de l'Union européenne mentionnée à l'article 5 de la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001, définissant les groupes spécifiques de personnes auxquelles s'applique la protection temporaire, fixant la date à laquelle la protection temporaire entrera en vigueur et contenant notamment les informations communiquées par les États membres de l'Union européenne concernant leurs capacités d'accueil ".

7. M. C soutient être en relation de concubinage avec Mme B depuis le mois d'avril 2020, soit depuis plus de deux ans à la date de la décision contestée. S'il ne produit qu'un bail et deux témoignages attestant de la réalité de cette relation, et notamment pas de photographies, ni d'échanges de messages, ni de factures, de nature à établir cette communauté de vie, celui-ci indique, sans être contredit, avoir fui l'Ukraine, et être entré en France, avec Mme B et le fils de celle-ci. En présence des intéressés, lors de l'audience, M. C a également fait état de l'intensité des liens l'unissant au fils de A B, lequel souffre d'un handicap, et dont le père l'a délaissé depuis de nombreuses années. Le requérant a ainsi décrit, par des déclarations précises et circonstanciées, la cellule familiale qu'il forme avec Mme B et le fils de celle-ci. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse est entachée d'un défaut d'examen de la situation personnelle de M. C, est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité du refus contesté, y compris en ce qu'il est fondé sur les dispositions de l'article 2 paragraphe 1 de la décision d'exécution (UE) 2022/382 du 4 mars 2022, invoquées par le préfet à titre de substitution de base légale.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 23 juin 2022 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé de délivrer à M. C une autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire ".

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'exécution de la présente ordonnance implique uniquement d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de procéder à un nouvel examen de la demande de M. C, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours, à compter également de cette notification.

Sur les frais liés à l'instance :

10. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Paugam d'une somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête aux fins d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle de M. C.

Article 2 : L'exécution de la décision du 23 juin 2022 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé de délivrer à M. C une autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " est suspendue.

Article 3 : L'Etat versera à Me Paugam, avocate de M. C, la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Paugam.

Fait à Nantes, le 12 octobre 2022.

La juge des référés,

O. ROBERT-NUTTE

La greffière,

G. PEIGNÉLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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