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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2212406

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2212406

jeudi 6 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2212406
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 septembre 2022, suivie de la production de pièces complémentaires les 27, 28 et 30 septembre, 3, 4 et 5 octobre 2022, M. D G, Mme E C épouse G, agissant en leur nom et en qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs, F A G et B G, représentés par Me Rivière, Me Pollono, Me Tercero, et Me Bourgeois, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 5 septembre 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à Ankara (Turquie) a refusé de leur délivrer des visas en vue de solliciter l'asile en France ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de leur situation, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que M. G fait l'objet de menaces personnelles de la part de deux profils identifiés comme ayant un lien avec Daech sur les réseaux sociaux, alors même qu'il enquêtait sur eux ; le travail d'investigation qu'il mène depuis plusieurs semaines sur les réseaux de financement de Daech et la présence de cellules de financement à Sanliurfa en Turquie est à l'origine de ces menaces. Son enquête sera prochainement publiée, aggravant un peu plus encore la situation de risque dans laquelle il se trouve, ainsi que sa famille. Par ailleurs, en qualité de journaliste, il est exposé à un danger particulier en Turquie, pays depuis lequel il publie des articles sur le régime et particulièrement sur la situation des réfugiés syriens présents dans le pays. Enfin, il est exposé en Turquie à un risque d'expulsion vers la Syrie. En effet, la plupart des partis politiques turcs appellent à la normalisation des relations avec le régime Assad afin de renvoyer chez eux les réfugiés syriens. Une telle hypothèse le conduirait à son arrestation, à sa disparition et à sa mort. Le niveau de risque auquel il est exposé en Turquie s'est récemment accru. En mai 2019, en reportage à Raqqa avec des journalistes françaises, il faisait la découverte de cartes d'identité éditées par Daech, de fiches d'allégeance et d'un registre de compte de Daech répertoriant d'importantes sommes remises à des combattants et cadres français et turcs de l'organisation, qu'il faisait parvenir, via ses confrères, au Parquet National Anti-Terroriste (PNAT) français. Les autorités turques savent que dans ce registre figurent les noms de membres de cellules de Daech en Turquie et craignent que les autorités françaises reprochent à la Turquie leur complaisance à l'égard de l'organisation terroriste. Egalement au mois de mars 2022, il obtenait l'autorisation du service de presse de la présidence turque de se rendre à Idlib mais, au poste de Bab Al-Hawa, la police turque lui interdisait de passer la frontière et menaçait de lui retirer son statut de réfugié en Turquie. De plus, en qualité de réfugié syrien en Turquie, il est, comme tous ses compatriotes, la cible d'un discours raciste orchestré par les partis politiques turcs qui appellent à l'expulsion des syriens dans leur pays. Enfin, il est co-auteur avec une journaliste française d'un ouvrage à paraître le 5 octobre 2022 intitulé " L'Asphyxie - Raqqa, chronique d'une apocalypse ". Il y témoigne de son parcours depuis sa fuite de Raqqa. La publication de cet ouvrage est aussi de nature à accroître la situation de danger.

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est insuffisamment motivée ; rien ne permet de connaître les raisons pour lesquelles ils se sont vu opposer un refus de visa sollicité en vue de déposer une demande d'asile ;

* elle révèle une absence d'examen réel et sérieux de leur situation ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant au bien-fondé des demandes de visa dès lors qu'ils peuvent se prévaloir des critères d'examen du conseil d'Etat ; M.G remplit les critères dégagés, étant éligible au statut de réfugié du fait des menaces pour sa sécurité et sa vie dont il fait l'objet avec sa famille ; du fait de sa situation administrative qui apparait précaire puisqu'il lui faut une autorisation administrative difficile à obtenir pour se déplacer en Turquie ; jusqu'en 2016, les réfugiés syriens en Turquie bénéficiaient d'une protection temporaire matérialisée par la délivrance d'une carte dite " Kimilik ", renouvelable tous les deux ans, mais les autorités turques ont rendu les procédures applicables tellement complexes qu'il est

devenu quasi impossible d'obtenir ce document ; du fait de la xénophobie contre les syriens en Turquie qui est importante et encouragée par les principaux partis politiques ; comme ses compatriotes syriens, il est non seulement exposé à un sentiment général de rejet de la part de la population turque, mais, personnellement, est exposé à un risque encore plus grand. Sa situation d'" invité " en Turquie est actuellement remise en cause parce qu'il ne vit pas dans la ville dans laquelle il a été initialement enregistré, Sanliurfa, mais à Gaziantep. Il n'est donc qu'un réfugié de fait et, par exemple, ses enfants ne peuvent être inscrits à l'école ; du fait de son activité de journaliste et notamment la découverte de documents en mai 2019 et leur remise aux autorités judiciaires françaises ; le rôle qu'il a joué dans la découverte de ces documents et leur remise aux autorités judiciaires françaises l'expose à l'égard de la Turquie à un risque évident pour sa vie ; du fait qu'à l'occasion de la préparation d'une émission, il a été menacé de révocation de son asile en Turquie par la police aux frontières ; sa situation d'" invité " en Turquie a ainsi récemment été remise en cause par les autorités turques à l'occasion de sa tentative d'entrée dans l'enclave d'Idlib (Nord-ouest de la Syrie) alors qu'il devait participer sur le terrain à la préparation de l'émission " Interception " diffusée par France Inter le 24 avril 2022 sous le titre " Syrie, la jeunesse confisquée des habitants d'Idlib ". Alors qu'il avait l'autorisation du service de presse de la présidence turque, les policiers au poste frontière de Bab Al-Hawa l'ont arrêté et ont menacé de révoquer son asile. Sa présence au poste frontière turco-syrien a nécessairement fait l'objet d'une inscription dans des fichiers informatiques, fragilisant un peu plus sa situation ; du fait qu'il soit exposé à un risque émanant des membres des cellules de financements djihadistes sur lesquelles il a pu enquêter ; du fait du soutien médiatique à son encontre, qui accroit la situation de danger dont il fait l'objet. Par ailleurs, il dispose d'un solide réseau professionnel en France et travaille avec de nombreux médias français ; une consœur a par ailleurs établi une attestation d'hébergement temporaire pour lui et sa famille.

Le syndicat national des journalistes, représenté par Me Rivière, a présenté un mémoire en intervention volontaire au soutien des conclusions présentées par les requérants, enregistré le 30 septembre 2022.

L'association avocats pour la défense des droits des étrangers, représentée par Me Tercero, a présenté un mémoire en intervention volontaire au soutien des conclusions présentées par les requérants, enregistré le 2 octobre 2022.

Le syndicat des avocats de France, représenté par Me Bourgeois, a présenté un mémoire en intervention volontaire au soutien des conclusions présentées par les requérants, enregistré le 3 octobre 2022.

La fédération internationale des journalistes, représentée par Me Rivière, a présenté un mémoire en intervention volontaire au soutien des conclusions présentées par les requérants, enregistré le 3 octobre 2022.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : les requérants résident en Turquie depuis le mois de novembre 2019 et les autorités turques leur ont remis des titres de séjour leur conférant une protection temporaire sur le territoire, titres en cours de validité ; la famille bénéficie d'ailleurs en Turquie d'une situation stable, Monsieur dispose d'une carte de presse et exerce par ailleurs pour le compte d'une organisation non gouvernementale. Le requérant ne justifie ni être exposé à une mesure d'expulsion du territoire turc ni encourir des menaces en Syrie de la part du régime en place. Il s'est d'ailleurs fait délivrer un passeport par les autorités syriennes le 22 septembre 2020, postérieurement à son arrivée en Turquie. Il a par ailleurs déclaré s'être rendu à deux reprises en Syrie au cours de l'année 2021 et aurait tenté de s'y rendre à nouveau en 2022. Les menaces encourues en Turquie sont peu probantes en ce que les messages ne sont qu'au nombre de deux. Enfin il apparait que M. G aurait pu se faire délivrer un visa par les autorités allemandes, ce qu'il a refusé. Cette décision relativise encore la réalité des menaces qu'il prétend encourir en Turquie.

- aucun des moyens soulevés par M. G n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* s'agissant du défaut de motivation, la décision de la commission viendra en tout état de cause se substituer à la décision consulaire ;

* il a été procédé à un examen approfondi de sa situation ;

* le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation sera écarté : M. G ne produit aucun élément qui tendrait à établir l'existence des critères dont il entend se prévaloir ; sa situation en Turquie n'apparait pas précarisée ; il ne démontre pas y avoir été inquiété depuis son arrivée en mai 2019.

Vu les pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule,

- la convention de Genève ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouchardon, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après que M. Bouchardon, juge des référés, a informé les parties à l'audience publique du 5 octobre 2022 à 9 heures 30, que la demande de huis clos présentée par les requérants sur le fondement de l'article L. 731-1 du code de justice administrative qui dispose que " par dérogation aux dispositions de l'article L. 6, le président de la formation de jugement peut, à titre exceptionnel, décider que l'audience aura lieu ou se poursuivra hors la présence du public, si la sauvegarde de l'ordre public ou le respect de l'intimité des personnes ou de secrets protégés par la loi l'exige () ", était acceptée, ont été entendus au cours de l'audience qui s'est ainsi poursuivie hors la présence du public :

- les observations de Me Rivière, représentant les requérants, qui insiste sur le fait que le risque pesant sur les intéressés est de plus en plus prégnant. M. G a fait l'objet de menaces très concrètes via le réseau twitter de la part de profils formellement identifiés comme étant en lien avec Daech. Suite à son travail d'investigation mené depuis plusieurs semaines sur les réseaux de financement de Daech, il est l'objet de menaces directes lorsqu'il quitte son lieu d'hébergement. La publication ce jour de l'ouvrage, co-écrit avec Céline H, intitulé " L'Asphyxie - Raqqa, chronique d'une apocalypse ", est encore de nature à majorer le risque de représailles. Par ailleurs, les expulsions de syriens de Turquie tendent à se multiplier ; cette situation empêche les requérants de vivre normalement ; ils doivent rester cachés chez un ami et les enfants ne peuvent se rendre à l'école. Contrairement à ce que soutient le ministre, la situation administrative des requérants est plus que précaire, la carte dite " Kimilik " n'équivalant pas à un titre de séjour. Il en est de même de la carte de presse de M. G qui n'est qu'une simple accréditation temporaire. Ce dernier ne s'est pas rendu en Allemagne par crainte de ne pouvoir revenir en Turquie pour y retrouver sa femme et ses enfants.

- les observations du représentant du ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui confirme ses écritures : les requérants résident en Turquie depuis le mois de novembre 2019 et ne démontrent pas suffisamment être menacés dans ce pays ou risquer d'en être expulsés vers la Syrie.

- les observations de Mme I, représentant la fédération internationale des journalistes, intervenant à l'instance, qui déplore le cas de journalistes d'investigation tués pour avoir exercé leurs fonctions.

- et les observations de Mme H, journaliste internationale, intéressée au litige en qualité de consœur dans des enquêtes d'investigation et de co-auteur d'ouvrages avec M. G, ayant attesté dans le cadre de la procédure écrite, entendue à titre exceptionnel sur le fondement de l'article L. 731-1 du code de justice administrative qui dispose que " () le président de la formation de jugement peut, au cours de l'audience et à titre exceptionnel, demander des éclaircissements à toute personne présente dont l'une des parties souhaiterait l'audition " : elle entend informer le juge des référés de la vie quotidienne de M. G et de sa famille, qu'elle côtoie de manière régulière, et des risques qu'ils encourent du fait de la participation de ce dernier à des travaux d'enquêtes journalistiques particulièrement sensibles, au service de l'intérêt général.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. G et Mme C épouse G, parents de deux enfants mineurs, F A et B G, sont des ressortissants syriens résidant en Turquie. Ils ont demandé la délivrance de visas de long séjour en vue de déposer une demande d'asile en France, à l'ambassade de France en Turquie, laquelle a rejeté leur demande le 5 septembre 2022. Par la présente requête, ils demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre ladite décision.

Sur les interventions :

2. Par des mémoires enregistrés les 30 septembre, 2 et 3 octobre 2022, le syndicat national des journalistes, l'association avocats pour la défense des droits des étrangers, le syndicat des avocats de France et la fédération internationale des journalistes déclarent intervenir volontairement au soutien de la requête de M. D G et de Mme E C épouse G ; lesdites associations ont intérêt à la suspension de la décision attaquée ; leurs interventions sont recevables.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

4. L'objet du référé organisé par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est de permettre, dans tous les cas où l'urgence le justifie, la suspension dans les meilleurs délais d'une décision administrative contestée par le demandeur. Une telle possibilité est ouverte y compris dans le cas où un texte impose l'exercice d'un recours administratif préalable avant de saisir le juge, sans donner un caractère suspensif à ce recours obligatoire. Dans une telle hypothèse, la suspension peut être demandée au juge des référés sans attendre que l'autorité administrative ait statué sur le recours préalable, dès lors que l'intéressé a justifié, en produisant une copie de ce recours, qu'il a engagé les démarches nécessaires auprès de cette autorité pour obtenir l'annulation ou la réformation de la décision contestée. Saisi d'une telle demande de suspension, le juge des référés peut y faire droit si l'urgence justifie la suspension avant même que cette autorité ait statué sur le recours préalable et s'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

6. Si le ministre met en avant le nombre limité des messages des 5 et 6 septembre 2022 visant M. D G via les réseaux sociaux, il ne conteste ni leur origine, présentée par le requérant comme émanant d'une organisation terroriste, ni la teneur des menaces de mort qui en résultent et qui ont été proférées à son endroit du fait du travail d'investigation qu'il mène depuis plusieurs semaines sur les réseaux de financement de Daech et la présence de cellules de financement à Sanliurfa (Turquie). Par ailleurs, les nombreuses publications de presse produites sur le sujet à l'instance, ainsi que les attestations très fournies, sont de nature à caractériser les menaces dont fait l'objet le requérant en Turquie en qualité de syrien comme l'ensemble de ses compatriotes au regard de la rhétorique des partis politiques turcs qui appellent à l'expulsion des syriens de leur pays, et davantage encore en sa qualité de journaliste ayant publié des informations sur le régime turc, sur la présence de " cellules dormantes de Daech " en Turquie et sur la situation des réfugiés syriens présents dans le pays. Si le ministre argue de ce que les requérants bénéficieraient en Turquie d'un titre de séjour, les pièces produites à l'instance ne permettent pas de s'assurer que les documents ainsi mis en avant empêcheraient leur expulsion vers la Syrie, ce d'autant qu'il n'est pas contesté que M. D G, lequel y a déjà été victime de tortures et de blessures par balles, s'est vu menacé de se voir retirer son statut " d'invité " en Turquie lors d'une tentative de passage à la frontière au poste frontière turco-syrien de Bab Al-Hawa dans le cadre de la préparation d'une émission. Il en est de même de la détention d'une carte de presse par M. D G, laquelle, au demeurant à durée de validité limitée, n'emporte aucune garantie quant à son séjour sur le territoire turc. Si le ministre fait valoir que le requérant aurait pu rejoindre l'Allemagne dans le cadre de son travail et ainsi d'y recouvrer la sécurité, il apparait que cette mesure n'aurait concerné que l'intéressé lui-même, à l'exclusion de sa famille dont il ne veut légitimement pas être séparé. Il résulte en outre de l'instruction, notamment des très nombreuses attestations produites, ainsi que des éléments apportés à l'audience et au demeurant non contestés, que M. G et sa famille demeurent reclus dans la ville de Gaziantep en Turquie dans un logement prêté par une connaissance, dans la crainte de représailles sur la voie publique, entravant ainsi leur liberté et empêchant de ce fait les enfants du couple d'être scolarisés. Il suit de là que la situation des requérants présente une situation d'urgence suffisamment caractérisée pour que la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

7. En l'état de l'instruction, compte tenu des craintes suffisamment établies, ainsi qu'il vient d'être dit, tant en Turquie qu'en Syrie en cas de retour des requérants, les moyens tirés de ce que la décision du 5 septembre 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à Ankara a refusé de leur délivrer des visas en vue de solliciter l'asile en France n'a pas été précédée d'un examen suffisamment sérieux de la situation des intéressés et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sont de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

8. En conséquence, les deux conditions prévues par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant satisfaites, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision attaquée.

Sur les conclusions en injonction sous astreinte :

9. Eu égard à l'office du juge des référés, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa dans le délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 800 euros au titre des frais exposés par les requérants et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'intervention du syndicat national des journalistes, de l'association avocats pour la défense des droits des étrangers, du syndicat des avocats de France et de la fédération internationale des journalistes est admise.

Article 2 : L'exécution de la décision du 5 septembre 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à Ankara a refusé de délivrer des visas à M. D G, à Mme E C épouse G, et aux enfants F A G et B G en vue de solliciter l'asile en France, est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de réexaminer les demandes de visa présentées en faveur de M. D G, de Mme E C épouse G et des enfants F A G et B G et de prendre une nouvelle décision dans le délai de huit jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'Etat versera, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme globale de 800 euros à M. D G et à Mme E C, épouse G.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D G, à Mme E C épouse G et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Nantes, le 6 octobre 2022.

Le juge des référés,

L. Bouchardon

La greffière,

M-C. MinardLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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