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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2212467

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2212467

lundi 19 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2212467
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantDAZIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 septembre 2022, M. E B et Mme F A D, représentés par Me Dazin, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 23 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 11 avril 2022 de l'ambassade de France en Guinée et en Sierre Leone refusant de délivrer à Mme A D et à l'enfant F B des visas de long séjour en qualité de membres de la famille d'un réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des demandeuses de visa et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- et les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B, ressortissant guinéen, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision du directeur général de l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 27 juillet 2017. Mme A D, qu'il présente comme son épouse, et la jeune F B, qu'il présente comme sa fille, ont déposé une demande de visa de long séjour, auprès de l'ambassade de France en Guinée et en Sierre Leone au titre de la réunification familiale. Par une décision du 11 avril 2022, cette autorité a refusé de délivrer le visa sollicité. Par une décision implicite née le 23 juillet 2022, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire adressé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". La décision consulaire comporte une case cochée portant le numéro 3 et la mention " Le (ou les) document(s) d'état civil que vous avez présenté(s) en vue d'établir votre état civil comporte(nt) des éléments permettant de conclure qu'il(s) n'est (ou ne sont) pas authentique(s) ".

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent.

A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire. ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Les décisions des autorités consulaires portant refus d'une demande de visa doivent être motivées en vertu des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Il en va de même pour les décisions de rejet des recours administratifs préalables obligatoires formés contre ces décisions.

4. La décision consulaire, à laquelle renvoie la décision contestée, mentionne notamment les dispositions des articles L. 423-14 et L. 423-15 du code des relations entre le public et l'administration et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle précise que les documents d'état civil produits comportent des éléments permettant de conclure qu'ils ne sont pas authentiques. Dans ces conditions, la décision attaquée de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, qui s'est appropriée le motif des autorités consulaires, doit être regardée comme suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Enfin, l'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. (). ".

6. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial du conjoint et des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial et de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

7. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

En ce qui concerne Mme A D :

8. Pour établir l'identité et le lien familial unissant la demandeuse au réunifiant, les requérants produisent la copie certifiée conforme du volet n° 1 d'acte de naissance établie le 1er décembre 2008 sur déclaration du 11 mars 2002, faisant état de la naissance de Mme F A D le 4 mars 2002 à Kindia. Son passeport est également produit. L'identité de la demandeuse se présentant comme Mme A D doit être tenue pour établie par ces documents, dont les mentions sont concordantes.

9. Dès lors que Mme A D était âgée de douze ans le 29 septembre 2014, date alléguée de son mariage avec M. B, la qualité de conjointe ne peut, en tout état de cause, lui être reconnue au sens et pour l'application des dispositions du 1° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les requérants peuvent être regardés comme se prévalant de leur qualité de concubins au sens du 2° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en produisant un certificat de mariage religieux et civil, établi par le bureau de la ligue islamique de Bobyeyech, délivré le 29 septembre 2014, faisant état de leur union. Eu égard au motif de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, et si les mentions apposées sur cet acte ne sont pas contestées en elles-mêmes, il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B s'est déclaré " célibataire " à l'occasion de sa demande d'asile, cette mention figurant dans l'attestation de demande d'asile remise à l'intéressé le 24 janvier 2017 ainsi que dans l'attestation constatant l'enregistrement de l'état civil de M. B par l'OFPRA. Il s'est également déclaré " célibataire " dans sa fiche familiale de référence, renseignée le 28 août 2017. M. B n'apporte au demeurant aucune explication quant au caractère fluctuant de ces déclarations en ce qui concerne le lien familial allégué. Dans ces conditions, et alors que les photographies et transferts d'argent produits à l'appui de la requête sont tous postérieurs à l'année 2020 et donc à l'obtention du statut de réfugié par M. B, c'est sans commettre d'erreur de fait, d'erreur de droit, ni d'erreur d'appréciation que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée a pu se fonder sur le motif cité au point 2.

En ce qui concerne l'enfant F B :

10. Pour établir l'identité et le lien familial unissant la demande au réunifiant, les requérants produisent l'extrait d'acte de naissance établi le 5 juin 2020 sur déclaration du 10 septembre 2014, faisant état de la naissance de F B le 25 août 2014 à Boffa, de E B et Feue G C. Son passeport est également produit. L'identité de la demandeuse se présentant comme F B doit être tenue pour établie par ces documents, dont les mentions sont concordantes.

11. Si les mentions apposées sur l'acte de naissance ne sont pas contestées en elles-mêmes, il ressort néanmoins des pièces du dossier que M. B n'a pas déclaré avoir eu un enfant, que ce soit dans sa relation actuelle ou précédente, lors de sa demande d'asile et lors du renseignement de sa fiche familiale de référence. M. B n'apporte au demeurant aucune explication quant au caractère fluctuant de ces déclarations en ce qui concerne l'existence de sa fille, née d'une précédente union. En outre, il ressort de l'extrait d'acte de naissance de l'enfant que celui-ci fait état de sa filiation maternelle avec " feue G C ". Toutefois, cet acte a été établi suivant déclaration du 10 septembre 2014, et il ressort de la décision rendu par le juge de paix de Boffa que Mme G C est décédée le 11 septembre 2014, soit le lendemain de l'édiction de cet acte de naissance. Dans ces conditions, et alors que le requérant produit uniquement trois photographies représentant la demandeuse de visa, c'est sans commettre d'erreur de fait, d'erreur de droit, ni d'erreur d'appréciation que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée a pu se fonder sur le motif cité au point 2.

12. En dernier lieu, le lien familial n'étant pas établi entre M. B et les demandeuses de visas, le moyen tiré de l'atteinte portée par la décision attaquée au droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale tel qu'il est garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne peut qu'être écarté. Pour le même motif, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait, en refusant de délivrer les visas de long séjour sollicités, méconnu l'intérêt supérieur de l'enfant au sens des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B et Mme A D ne sont pas fondés à demander l'annulation de la décision attaquée. Les conclusions à fin d'annulation doivent, par suite, être rejetées comme doivent l'être, par voie de conséquence, celles à fin injonction sous astreinte et celles relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B et Mme A D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Mme F A D, à Me Dazin et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2023.

La rapporteure,

H. HENG

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU La greffière

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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