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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2212659

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2212659

mardi 25 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2212659
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSIMON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 27 septembre et 5 octobre 2022, Mme D C, agissant en qualité de représentante légale de son enfant mineur, B C, représentée par Me Simon, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 6 septembre 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à Tunis (Tunisie) a refusé de leur délivrer un visa long séjour mention " visiteur " ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de leur situation dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable, un recours préalable obligatoire ayant été adressé à la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France et reçu le 20 septembre 2022 ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision attaquée a pour conséquence de séparer son fils, âgé de seulement un an, de son père qui a pris son poste en France et de la séparer de son époux alors qu'elle se retrouve seule en Tunisie à s'occuper de son nouveau-né ; elle porte ainsi atteinte à l'intérêt supérieur du jeune B et à leur droit au respect de leur vie privée et familiale et au principe d'unité de la famille ; elle emporte des conséquences dommageables sur son état de santé ; il ne saurait lui être reproché de s'être placée dans la situation d'urgence qu'elle invoque dès lors, d'une part, que M. C a reçu des informations erronées sur la nature du visa à solliciter et que l'intéressé a dû travailler plusieurs mois afin de pouvoir conclure un bail pour un logement adapté à l'accueil de sa famille ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est entaché d'une erreur de droit ou à tout le moins d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles L. 426-20 et R. 431-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle et son fils remplissent les conditions requises pour bénéficier d'un visa long séjour mention " visiteur " puisqu'ils disposent de moyens d'existence suffisants, qu'elle s'est engagée à ne pas exercer d'activité professionnelle, qu'ils seront rattachés à la caisse d'assurance maladie de M. C et que son fils voyageant avec elle, il n'aura pas besoin d'autorisation parentale de sortie du territoire ;

* elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant en séparant le jeune B de son père alors que, pendant les premiers mois d'une vie, la présence de son père est indispensable à son développement et son équilibre ;

* elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle la sépare de son époux et le jeune B de son père, aux prémices de leur vie familiale ;

* le motif tiré du risque de détournement de l'objet des visas à des fins migratoires, invoqué par le ministre dans ses écritures en défense, est entaché d'erreur de droit, alors qu'elle et son fils remplissent toutes les conditions pour se voir, le cas échéant, délivrer un titre de séjour visiteur ;

* l'éventuelle éligibilité à la procédure de regroupement familial ne saurait faire obstacle à la délivrance de visas " visiteur " ; au demeurant, M. C ne justifie pas d'une présence continue de 18 mois en France ;

* aucun détournement de l'objet du visa ne peut être reproché à M. C.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 3 et 6 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : Mme C ne se retrouve pas seule, puisque, vivant dans son pays d'origine, elle n'est pas isolée en Tunisie où elle dispose de sa famille alors qu'elle s'est déjà rendue en France avec un visa de court séjour et que son époux peut se rendre facilement en Tunisie pour lui rendre visite ; en outre, les demandes de visa litigieuses ont été présentées en juillet 2022 alors que M. C est entré en France en 2019 et que le jeune B est né le 29 avril 2021 ;

- aucun des moyens soulevés par Mme C, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* par substitution de motifs, il existe un risque de détournement de l'objet du visa dès lors que la demande devait être au faite au titre du regroupement familial et que l'unique raison pour laquelle la requérante a déposé une demande de visa long séjour visiteur était de faciliter les formalités d'entrée en France pour sa famille, démarche déjà suivie par M. C qui avait tenté d'obtenir en octobre 2021 un visa de long séjour " passeport-talent " ;

* elle ne porte pas atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni à celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors que Mme C, accompagnée de son fils, a toute possibilité de rejoindre son mari au titre du regroupement familial et qu'elle a attendu plus d'un après la naissance du jeune B pour solliciter les visas litigieux.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Robert-Nutte, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 octobre 2022 à 9 heures 30 :

- le rapport de Mme Robert-Nutte, juge des référés,

- les observations de Me Champain substituant Me Simon, représentant Mme C ;

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur et des outre-mer.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C et Mme C, ressortissants tunisiens respectivement nés le 30 juillet 1985 et le 1er novembre 1992, se sont mariés le 27 avril 2019 à La Marsa (Tunisie). Le 26 septembre 2019, M. C, qui exerce la profession de médecin anesthésiste, est entré en France, sous couvert d'un visa de long séjour " stagiaire jeune professionnel " et, après avoir rejoint la Tunisie en octobre 2021, l'intéressé a regagné la France, le 18 novembre 2021, en étant muni d'un visa de long séjour " activité professionnelle ". Le 29 avril 2021, le jeune B est né en Tunisie, de l'union de M. et Mme C. Le contrat d'engagement d'un praticien attaché associé liant M. C et le centre hospitalier intercommunal d'Elbeuf étant conclu pour la période courant du 1er septembre 2021 au 31 août 2023, Mme C et le jeune B ont sollicité auprès des autorités consulaires françaises à Tunis (Tunisie) la délivrance de visas de long séjour mention " visiteur ", laquelle leur a été refusée, le 6 septembre 2022. Par la présente requête, Mme C demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. L'objet du référé organisé par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est de permettre, dans tous les cas où l'urgence le justifie, la suspension dans les meilleurs délais d'une décision administrative contestée par le demandeur. Une telle possibilité est ouverte y compris dans le cas où un texte impose l'exercice d'un recours administratif préalable avant de saisir le juge, sans donner un caractère suspensif à ce recours obligatoire. Dans une telle hypothèse, la suspension peut être demandée au juge des référés sans attendre que l'autorité administrative ait statué sur le recours préalable, dès lors que l'intéressé a justifié, en produisant une copie de ce recours, qu'il a engagé les démarches nécessaires auprès de cette autorité pour obtenir l'annulation ou la réformation de la décision contestée. Saisi d'une telle demande de suspension, le juge des référés peut y faire droit si l'urgence justifie la suspension avant même que cette autorité ait statué sur le recours préalable et s'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

En ce qui concerne la condition d'urgence

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

5. Il résulte de l'instruction que M. C a été nommé à compter du 1er septembre 2021 et jusqu'au 31 août 2023, praticien attaché associé, au sein du centre hospitalier intercommunal d'Elbeuf, où il exerce les fonctions d'anesthésiste, à raison de 10 demi-journées hebdomadaires. Les refus de visa litigieux, en ce qu'ils font obstacle à ce que les époux C, qui vivent éloignés depuis le 18 novembre 2021, partagent une communauté de vie avec leur très jeune fils, né le 29 avril 2021, portent atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale, à supposer même que les intéressés seraient susceptibles de bénéficier d'une autorisation de regroupement familial. En outre, si les demandes de visa de Mme C et du jeune B ont été présentées plus d'un an après la naissance du jeune B, cette seule circonstance ne saurait suffire à démontrer que la requérante s'est placée dans la situation d'urgence qu'elle invoque, alors que l'intéressée justifie l'observation de ce délai de manière étayée, par la nécessité que son époux dispose d'un logement adapté à leur situation familiale. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, la condition d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

6. Les moyens invoqués par Mme C à l'appui de sa demande de suspension et tirés de ce que les refus de visa litigieux sont entachés d'erreur manifeste d'appréciation et d'erreur de droit, en ce qu'elle et son fils remplissent toutes les conditions pour bénéficier d'un visa de long séjour visiteur et qu'il ne saurait leur être légalement opposé, ni le risque de détournement de l'objet des visas à des fins migratoires, ni le fait qu'ils seraient éligibles à la procédure de regroupement familial, sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée, y compris en ce qu'elle est motivée par le risque de détournement de l'objet des visas litigieux.

7. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 6 septembre 2022 par laquelle les autorités consulaires françaises à Tunis (Tunisie) ont rejeté les demandes de visa de long séjour mention " visiteur " à Mme C et au jeune B C.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de long séjour de Mme C et du jeune B C, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, une somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme C à l'occasion de l'instance et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 6 septembre 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à Tunis (Tunisie) a refusé de délivrer à Mme C et au jeune B C un visa long séjour mention " visiteur " est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen des demandes de visa de long séjour de Mme C et du jeune B C, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Simon.

Fait à Nantes, le 25 octobre 2022.

La juge des référés,

O. Robert-Nutte

La greffière,

M. ALa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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