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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2213491

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2213491

vendredi 3 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2213491
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 octobre 2022, et un mémoire, enregistré le 19 mars 2023, M. A B, représenté par Me Stéphanie Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions, opposées par un arrêté du préfet de la Loire-Atlantique pris le 30 août 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, à défaut, de prendre, dans le même délai, une nouvelle décision après un nouvel examen de sa situation ;

3°) d'assortir l'une ou l'autre de ces injonctions d'une astreinte d'un montant de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Rodrigues Devesas en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté formalisant le refus de séjour a été signé par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée ;

- en écartant la mise en œuvre de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

- le refus de séjour méconnait les articles L. 423-23 du même code et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- en écartant la mise en œuvre de l'article L. 435-1 de ce code, le préfet de la Loire-Atlantique a commis une autre erreur manifeste d'appréciation ;

- l'illégalité du refus de séjour prive de base légale l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mars 2023, le préfet de la Loire-Atlantique demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. B.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à M. B par une décision du 17 octobre 2022 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge de l'examen des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 27 septembre 2023 à partir de 9h20.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B est un ressortissant de nationalité bangladaise qui est né le 1er septembre 2003. Il est entré en France au cours du mois de septembre de l'année 2019. Il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique. Par un courrier du 30 juillet 2021, le préfet de ce département a été saisi d'une demande tendant à la délivrance à M. B d'un premier titre de séjour. Le bénéfice des dispositions inscrites, depuis le 1er mai 2021, au sein des articles L. 435-3, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a été invoqué à l'appui de cette demande. Elle a été rejetée par un arrêté du 30 août 2022. Ce refus de séjour a été assorti d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours mentionnant le pays de renvoi de l'intéressé en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement. M. B demande au tribunal l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. () ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de cet article, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Ensuite, le préfet doit porter, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de la formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

4. Il ressort de la motivation du refus de séjour en litige que, pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. B sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a relevé que l'intéressé ne justifiait pas, d'une part, d'une scolarité réelle et sérieuse, d'autre part, être dépourvu de tout lien dans son pays d'origine.

5. Pour estimer que M. B ne justifiait pas d'une scolarité réelle et sérieuse, le préfet de la Loire-Atlantique a retenu qu'il était inscrit depuis le mois de septembre de l'année 2020 en vue de l'obtention d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) spécialité "Cuisine", qu'il a obtenu une moyenne de 8/20 en première année, de 8,7/20 durant sa seconde année et qu'il ne justifie pas avoir obtenu son diplôme. S'il ressort des bulletins de notes produits que la moyenne générale de M. B sur chacun des quatre semestres de scolarisation dans ce CAP s'élève respectivement à 8,90/20, 7,26/20, 8,90/20 et 8,68/20, l'ensemble de ses enseignants soulignent, malgré ces notes, l'implication et le sérieux de l'intéressé dans les enseignements qu'il suit, deux jours par semaine, au sein du centre de formation d'apprentis. Le responsable de l'équipe pédagogique de sa formation explique que l'intéressé ne parlait pas la langue française lorsqu'il est arrivé en France mais qu'il est en constance progression dans l'apprentissage de cette langue. Il confirme les qualités de M. B dans l'accomplissement des efforts requis et le travail à réaliser dans les ateliers techniques en cuisine. Il ressort également des pièces du dossier que depuis le 7 septembre 2020, M. B occupe, trois jours par semaine, un emploi d'agent de cuisine au sein d'une société spécialisée dans la restauration indienne, avec laquelle il a conclu un contrat d'apprentissage d'une durée de deux années, et que son maître d'apprentissage souligne que cet apprenti est très motivé par son travail, très sérieux et assidu. Son éducatrice référente et son éducateur référent au sein de l'association Saint Benoît Labre, qui l'accueille et qui a émis un avis favorable sur sa demande de titre de séjour, insistent également sur la volonté de M. B de s'intégrer socialement et professionnellement en France et confirment que le niveau des notes ne traduit pas son implication dans sa scolarité et le sérieux avec lequel il la suit. D'ailleurs, le requérant s'est réinscrit en seconde année de CAP au titre de l'année universitaire 2022/2023 dans le but d'obtenir son diplôme. Enfin, s'il est constant que des membres de la famille de M. B séjournent toujours au Bangladesh, le préfet de la Loire-Atlantique, dont l'appréciation s'agissant des liens dans le pays d'origine nécessite qu'il ne se limite pas à en constater l'existence mais qu'il en appréhende la nature, ne conteste pas que les liens familiaux de l'intéressé dans son pays d'origine sont ténus, ainsi que cela est indiqué dans la demande de titre de séjour qui a été signée par le responsable de l'association Saint Benoît Labre. Au regard de l'ensemble de ces éléments, le préfet de la Loire-Atlantique a, en rejetant la demande de titre de séjour présentée par M. B sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, commis une erreur manifeste dans l'appréciation globale qu'il a portée sur la situation de l'intéressé.

6. Il résulte de tout ce qui précède que le refus de séjour opposé à M. B est entaché d'illégalité. Comme le soutient le requérant, l'illégalité de ce refus de séjour prive de base légale la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

7. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation des décisions, opposées par l'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique pris le 30 août 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. L'annulation de cette décision entraîne, par voie de conséquence, l'annulation de la décision fixant son pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le présent jugement annule la décision refusant la délivrance à M. B d'une carte de séjour temporaire au motif qu'elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Eu égard à ce motif et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement de circonstances serait intervenu depuis la décision annulée, le présent jugement implique nécessairement la délivrance d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'une année à M. B. En conséquence, il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer cette autorisation de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 euros toutes taxes comprises à verser à Me Rodrigues Devesas, son avocate, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cette avocate au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique pris le 30 août 2022 à l'encontre de M. B est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. B, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire d'une durée d'une année.

Article 3 : L'Etat versera à Me Rodrigues Devesas la somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Stéphanie Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2023.

Le rapporteur,

D. C

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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