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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2213749

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2213749

mardi 24 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2213749
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantROULLEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 octobre 2022, M. J C et Mme I D, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants légaux des enfants mineurs L, A, B, G F et H C, et Mme K C, représentés par Me Roulleau, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 20 septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 21 juin 2022 de l'autorité consulaire française à Bangui (République centrafricaine) refusant à Mme I D, Mme K C et les enfants mineurs L, A, B, G F et H C la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France sollicités au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le lien familial entre les demandeurs de visas et le réfugié réunifiant est établi tant au regard des actes d'état civil produits que des éléments de possession d'état ;

- elle méconnaît la recommandation B de l'acte final de la conférence de plénipotentiaires des Nations Unies sur le statut des réfugiés et apatrides et de la convention de Genève ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles 3-1, 9 et 10 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 juin 2023, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les consorts C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Roncière a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant centrafricain, né le 10 février 1975, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 29 juillet 2016. Mme I D, née le 10 avril 1979, qu'il présente comme son épouse, ainsi que Mme K C, née le 17 octobre 2003, et les jeunes L, A, B, G F et H, nés respectivement le 16 janvier 2006, le 2 mai 2007, le 8 juin 2009, le 17 octobre 2011 et le 13 mars 2011, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas d'entrée et de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Bangui (République centrafricaine). Par des décisions du 21 juin 2022, l'autorité consulaire a refusé de délivrer les visas ainsi sollicités. Par une décision implicite née le 20 septembre 2022, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des pièces du dossier que, pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, dont la décision se substitue à celles de l'autorité consulaire, doit être regardée comme s'étant approprié le motif retenu par cette autorité, tiré en l'espèce de ce que " vos déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale ".

3. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié () produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire./ En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

5. D'autre part, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

En ce qui concerne Mme I D :

7. Pour justifier du lien matrimonial les unissant, Mme I D et M. J C ont produit un acte de mariage dressé le 6 février 2001, comportant leurs photographies d'identité et la mention de leurs identités respectives. Toutefois, ainsi que le ministre le fait valoir pour contester la régularité de cet acte, il ressort des pièces du dossier que M. C a déclaré dans le formulaire de renseignement familial avoir contracté un mariage le 10 janvier 2000 avec Mme E M antérieurement à son union avec Mme D, et ne produit pas d'acte de divorce constatant la dissolution de ce précédent mariage. En outre, il est constant que l'acte de mariage dressé le 6 février 2001 comporte exactement la même photographie de Mme D que celle présentée à l'appui de sa demande de visa le 25 novembre 2021, plus de 22 ans plus tard. Les requérants n'apportent aucune justification à ces incohérences qui sont de nature à établir le caractère apocryphe du document qu'ils ont produit pour établir le lien matrimonial qui les unirait. Dans ces conditions, le lien familial entre M. C et Mme D ne peut être regardé comme établi. Dès lors, en refusant de délivrer à Mme D le visa sollicité pour le motif énoncé au point 2, la commission de recours n'a commis ni d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne Mme K C, les jeunes A, B et G F :

8. Pour justifier des identités de Mme K C et des enfants mineurs A, B et G F C, ainsi que de leur lien de filiation avec M. C et Mme D, les requérants ont produit, pour chacun, les copies de jugements supplétifs d'acte de naissance rendus le 13 janvier 2020 par le tribunal de grande instance de Bangui, des transcriptions de jugements supplétifs d'acte de naissance établies le 20 janvier 2020 par l'officier d'état civil de la mairie de Bangui, et de passeports établis par les autorités centrafricaines respectivement le 7 juillet 2021 pour Mme K C et le 5 août 2021 pour A, B et G F.

9. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que les actes de naissance dressés à partir des jugements supplétifs produits ont été rendus sur requête de M. C, qui était alors en France, où il bénéficiait du statut de réfugié. Ainsi, et alors même que, selon une attestation manuscrite produite au dossier, un tiers aurait était chargé d'effectuer les démarches administratives et judiciaires correspondantes, les actes produits ne peuvent être regardés comme étant revêtus de valeur probante.

10. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, en tant qu'elle rejette le recours concernant Mme K C et les enfants A, B et G F, serait entachée d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne les jeunes L et H :

11. Aux termes de l'article L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Aux termes de l'article L. 434-4 du même code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ". Ainsi, il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que l'enfant du réfugié dont l'autre parent ne sollicite pas en même temps que lui un visa de long séjour sur le fondement des dispositions du 1° ou du 2° de cet article a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu que soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 ou L. 434-4. Il s'ensuit que l'enfant, mineur de dix-huit ans, souhaitant rejoindre son parent réfugié sans son autre parent, bénéficie de plein droit de la délivrance d'un visa de long séjour soit lorsque son autre parent est décédé ou déchu de l'autorité parentale, soit s'il a été confié à son parent réfugié ou au conjoint de ce dernier en exécution d'une décision d'une juridiction étrangère et est muni de l'autorisation de son autre parent.

12. Pour justifier des identités des enfants mineurs L et H C ainsi que de leur lien de filiation avec M. C et Mme E M, les requérants ont produit, pour chacun, les copies de jugements supplétifs d'acte de naissance rendus le 13 janvier 2020 par le tribunal de grande instance de Bangui, de transcriptions de jugement supplétif d'acte de naissance établis le 20 janvier 2020 par l'officier d'état civil de la mairie de Bangui, et de passeports établis par les autorités centrafricaines le 6 septembre 2021 et le 5 août 2021, dont le caractère probant n'est pas sérieusement contesté. Les liens de filiation doivent ainsi être regardés comme établis entre les jeunes L et H et le réunifiant.

13. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que les requérants ont produit à l'appui des demandes de visas présentées pour L et H un acte de décès n° 11108/21 de Mme E M, née le 10 avril 1984 et mère alléguée des enfants, dressé le 10 avril 1984, date de naissance de l'intéressée. Les requérants n'apportent aucune justification à cette incohérence qui est, à elle-seule, de nature à établir le caractère apocryphe de l'acte de décès produit afin d'établir que M. C disposait, à la date de la décision attaquée, de l'autorité parentale exclusive sur les demandeurs de visas. Dans ces circonstances, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'en opposant le motif énoncé au point 2 aux demandes de visas des enfants L et H, la commission de recours aurait entaché sa décision d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation.

14. En deuxième lieu, les requérants ne sauraient utilement soutenir que la recommandation B de l'acte final de la conférence de plénipotentiaires des Nations Unies sur le statut des réfugiés et apatrides du 25 juillet 1951 a été méconnue dès lors que cet acte ne crée d'obligations qu'entre Etats signataires sans ouvrir de droits à leurs ressortissants, qui ne peuvent en conséquence directement l'invoquer.

15. En troisième et dernier lieu, compte-tenu de ce qui a été dit précédemment, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de leur vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elle est contraire à l'intérêt supérieur des enfants protégé par les stipulations du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par les requérants doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions aux fins d'injonction et et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête des consorts C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. J C, Mme I D, Mme K C, et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revereau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2023.

La rapporteure,

M.-A. RONCIERE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. BRIAND

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