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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2214494

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2214494

vendredi 21 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2214494
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 novembre 2022, Mme B O, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale de son enfant mineur C J, Mme R N, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale de son enfant mineur E K, Mme F H, Mme L G, M. I D, M. A G, M. M D et M. Q G, représentés par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 1er septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé les décisions de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant des visas d'entrée et de long séjour à Mme R N, Mme F H, Mme L G, M. I D, M. A G, M. M D, M. Q G et aux jeunes C J et E K au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de procéder au réexamen des demandes de visas sollicités dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- il appartiendra au ministre de l'intérieur de démontrer que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France était régulièrement composée ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit dès lors que la réunifiante a déclaré ses enfants dans sa fiche familiale de référence ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est entachée d'un erreur d'appréciation dès lors que le lien familial est établi tant par les actes d'état civil que par les jugements de délégation parentale produits ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par ordonnance du 31 mars 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 28 avril 2023.

Le ministre de l'intérieur a produit un mémoire, enregistré le 6 juin 2023, qui n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 9 juin 2023 :

- le rapport de Mme Roncière, rapporteure,

- et les observations de Me Le Floch, représentant Mme O.

Considérant ce qui suit :

1. Mme O, ressortissante de la République démocratique du Congo, née le 9 janvier 1978, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la cour nationale du droit d'asile en date du 11 avril 2019. Mme R N, Mme F H, Mme L G, M. I D, M. A G, M. M D, M. Q G et les jeunes C J et E K, qu'elle présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour auprès de l'ambassade de France en République démocratique du Congo qui les a rejetées par des décisions du 28 avril 2022. Par une décision en date du 1er septembre 2022, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions de l'ambassade.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : ()3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

4. D'autre part, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux, ou révélerait une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

5. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour rejeter les demandes de visas litigieuses, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés d'une part, que Mme L G, M. A G, M. Q G, Mme F H et le jeune C J n'ont pas été déclarés comme membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire lors de la déclaration par Mme O de sa situation familiale, que d'autre part, les divergences constatées entre les déclarations faites à l'OFPRA et les actes de naissance de M. I D, Mme R N et de M. M D relèvent d'une intention frauduleuse et ne permettent pas d'établir l'identité des demandeurs de visas, et enfin que l'acte de naissance de l'enfant E K n'est pas conforme à l'article 106 du code de la famille congolais.

En ce qui concerne Mme L G, M. A G, M. Q G, Mme F H et le jeune C J :

6. Aux termes de l'article R. 121-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides est nommé pour une durée de trois ans, renouvelable. Les décisions et mesures relevant des compétences dévolues à l'office par les dispositions législatives du présent livre sont prises sous sa responsabilité. Dans le cadre des fonctions plus spécialement dévolues à l'office par l'article L. 121-9, le directeur général est notamment habilité à : 1° Certifier la situation de famille et l'état civil des réfugiés, bénéficiaires de la protection subsidiaire et apatrides, tels qu'ils résultent d'actes passés ou de faits ayant eu lieu avant l'obtention du statut et, le cas échéant, d'événements postérieurs les ayant modifiés () ".

7. Pour maintenir les refus de visa opposés à Mme L G, M. A G, M. Q G, Mme F H et au jeune C J, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tenant au fait que Mme O ne les avait pas déclarés à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et que, partant, les demandeurs n'étaient pas " présentés comme membres de famille de réfugié en application de l'article R. 121-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. "

8. Si l'article R. 121-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides est habilité à certifier la situation de famille des réfugiés, les dispositions de cet article n'ont ni pour objet ni pour effet de subordonner la délivrance de visa de long séjour au titre de la réunification familiale à la certification préalable par le directeur général de l'Office de la composition de la famille du réfugié. Ainsi, s'il est constant que Mme O n'a pas, lors de sa demande d'asile, indiqué être la mère de Mme L G, M. A G, M. Q G, Mme F H et du jeune C J, une telle circonstance ne constitue pas un motif légal de refus.

En ce qui concerne Mme R N, M. I D et M. M D :

9. A l'appui de leurs demandes de visas, les requérants ont notamment produit un jugement supplétif d'acte de naissance en date du 29 juin 2020 du tribunal pour enfants de P concernant en particulier la jeune C J, née le 27 novembre 2007, Mme R N, née le 10 septembre 2002, M. I D, né le 8 juin 2003 et M. M D, né le 3 mars 2005 qui mentionnent le lien maternel avec Mme O ainsi que les actes de naissance de Mme R N et de la jeune C J dressés sur jugement supplétif. Les demandeurs de visas versent également au dossier des passeports délivrés par les autorités congolaises portant les mêmes mentions d'identité. Ces documents, qui en l'absence de défense ne sont pas critiqués par l'administration, sont de nature à établir leur identité et leur lien de filiation avec Mme O. Au surplus, la requérante a mentionné de façon constante chacun des demandeurs auprès des services de l'OFPRA. La circonstance qu'elle ait commis des erreurs dans son formulaire de demande d'asile sur les dates de naissance des demandeurs et le nom des pères des enfants n'est pas de nature à ôter à ses déclarations toute valeur probante. Dans ces conditions, l'ensemble des éléments de possession d'état produit est de nature à étayer la réalité de leurs relations et permettent en conséquence d'établir les liens des demandeurs de visas avec Mme O. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est entachée d'erreur d'appréciation sur ce point.

En ce qui concerne le jeune E K :

10. Pour le jeune E K, né le 12 février 2018, les requérants apportent un jugement supplétif en date du 25 juin 2018 et un certificat de non appel de ce jugement en date du 31 décembre 2018 établis par le tribunal pour enfants de P ainsi qu'un acte de naissance portant la mention du jugement supplétif dressé par le service d'état civil dans la commune de Lemba au sein de la ville de Kinshasa mentionnant son lien de filiation maternel avec Mme N. Ils produisent également son passeport délivré le 8 novembre 2019 qui comporte sa date et son lieu de naissance.

11. La circonstance que l'acte de naissance du jeune E K ne soit pas conforme à l'article 106 du code congolais de la famille alors qu'un jugement supplétif prévu par cet article a vocation à intervenir plusieurs années après la naissance d'un enfant ne suffit pas à remettre en cause son caractère authentique. Dès lors, l'identité du demandeur de visa doit être regardée comme établie par les documents ainsi produits. Dans ces conditions, la commission de recours a donc entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer le visa de long séjour sollicité pour le motif exposé au point 5.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement implique qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par les requérants.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme O, Mme R N, Mme F H, Mme L G, M. I D et M. A G et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 1er septembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme O, Mme R N, Mme F H, Mme L G, M. I D et M. A G une somme globale de 1 200 euros (mille deux cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B O, Mme R N, Mme F H, Mme L G, M. I D, M. A G, M. M D, M. Q G et au ministre de l'intérieur des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2023.

La rapporteure,

M.-A. RONCIERE

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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