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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2214879

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2214879

lundi 9 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2214879
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantNGUIYAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 novembre 2022, Mme A C et M. B C, représentés par Me Nguiyan, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 28 août 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 3 mai 2022 de l'autorité consulaire française à Libreville (Gabon) refusant de délivrer aux enfants H D E et F E des visas de long séjour au titre de l'adoption ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer leur demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en ce qu'aucune réponse n'a été apportée à leur demande de communication des motifs ;

- elle est entachée d'erreurs d'appréciation, dès lors que M. C a consenti à l'adoption plénière des enfants, et que le principe de subsidiarité n'a pas été méconnu ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 décembre 2022, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les époux C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- et les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux jugements n° 305 et n° 300 rendus le 4 février 2021, le tribunal de première instance de Port-Gentil (Gabon) a prononcé l'adoption plénière des enfants H D CG et F E, nées le 18 octobre 2012 et le 17 juin 2014, par Mme A C, ressortissante française née le 22 décembre 1969. Un visa de long séjour au titre de l'adoption a été demandé pour le compte de ces deux enfants auprès de l'autorité consulaire française à Libreville. Par deux décisions du 3 mai 2022, cette autorité a refusé de leur délivrer ces visas. Par une décision implicite née le 28 août 2022, dont les époux C demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur l'objet du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur un recours administratif préalable obligatoire fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde et que, dès lors, celle-ci ne peut être utilement contestée au motif que l'administration aurait méconnu ces dispositions en ne communiquant pas au requérant les motifs de sa décision implicite dans le délai d'un mois qu'elles lui impartissent.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions des requérants tendant à l'annulation de la décision implicite née le 28 août 2022 par laquelle la commission de recours a rejeté leur recours contre la décision de l'autorité consulaire française à Libreville doivent être regardées comme dirigées contre la décision expresse du 24 novembre 2022 par laquelle la commission a confirmé ce refus. Par ailleurs, cette décision s'étant substituée à la décision implicite initialement intervenue, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision implicite tiré de l'absence de communication des motifs de la décision implicite ne peut qu'être écarté comme inopérant.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. La décision contestée de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les jugements d'adoption sont contraires aux principes éthiques fondamentaux résultant de l'article 21 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'article 4 de la convention de La Haye de 1993, dès lors que M. C n'a pas consenti de manière libre et éclairée à l'adoption des deux enfants alors que leurs actes de naissance, pris en transcription des jugements d'adoption, le mentionnent comme leur père, et que ces jugements méconnaissent les principes de subsidiarité et d'adoptabilité, et d'autre part, de l'absence de justification d'un agrément des autorités françaises.

5. En premier lieu, dès lors que la République gabonaise n'a pas ratifié la convention signée à La Haye le 29 mai 1993 relative à la protection des enfants et à la coopération en matière d'adoption internationale, cette convention n'était pas applicable à la démarche d'adoption de Mme C. Par suite, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ne pouvait légalement se fonder sur la méconnaissance des stipulations de cette convention pour refuser les visas sollicités.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article 21 de la même convention : " Les États parties qui admettent et/ou autorisent l'adoption s'assurent que l'intérêt supérieur de l'enfant est la considération primordiale en la matière et : / a - veillent à ce que l'adoption d'un enfant ne soit autorisée que par les autorités compétentes, qui vérifient, conformément à la loi et aux procédures applicables et sur la base de tous les renseignements fiables relatifs au cas considéré, que l'adoption peut avoir lieu eu égard à la situation de l'enfant par rapport à ses père et mère, parents et représentants légaux et que, le cas échéant, les personnes intéressées ont donné leur consentement à l'adoption en connaissance de cause, après s'être entourées des avis nécessaires ; / b - reconnaissent que l'adoption à l'étranger peut être envisagée comme un autre moyen d'assurer les soins nécessaires à l'enfant, si celui-ci ne peut, dans son pays d'origine, être placé dans une famille nourricière ou adoptive ou être convenablement élevé ; / c - veillent, en cas d'adoption à l'étranger, à ce que l'enfant ait le bénéfice de garanties et de normes équivalant à celles existant en cas d'adoption nationale ; / d - prennent toutes les mesures appropriées pour veiller à ce que, en cas d'adoption à l'étranger, le placement de l'enfant ne se traduise pas par un profit matériel indu pour les personnes qui en sont responsables ; / e - poursuivent les objectifs du présent article en concluant des arrangements ou des accords bilatéraux ou multilatéraux, selon les cas, et s'efforcent dans ce cadre de veiller à ce que les placements d'enfants à l'étranger soient effectués par des autorités ou des organes compétent ".

7. D'une part, l'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui, en vertu d'une décision de justice, est titulaire à son égard de l'autorité parentale. L'adoptant, bénéficiaire d'un jugement d'adoption, est seul investi à l'égard de l'adopté de tous les droits d'autorité parentale. Dès lors, dans le cas où un visa d'entrée et de long séjour en France est sollicité en vue de permettre à l'adopté de rejoindre sa famille d'adoption, ce visa ne peut en règle générale, eu égard notamment aux stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, être refusé pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait au contraire de demeurer auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche, et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, l'autorité chargée de la délivrance des visas peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, non seulement sur l'atteinte à l'ordre public qui pourrait résulter de l'accès de l'enfant au territoire national, mais aussi sur le motif tiré de ce que les conditions d'accueil de celui-ci en France seraient, compte tenu notamment des ressources et des conditions de logement de l'adoptant, contraires à son intérêt.

8. D'autre part, si les jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes produisent, sauf dans la mesure où ils impliquent des actes d'exécution matérielle sur des biens ou de coercition sur des personnes, leurs effets en France indépendamment de toute déclaration d'exequatur, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, de ne pas fonder sa décision sur des éléments issus d'un jugement étranger qui révélerait l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

9. Enfin, aux termes de l'article 343-1 du code civil : " L'adoption peut être aussi demandée par toute personne âgée de plus de vingt-six ans. / Si l'adoptant est marié et non séparé de corps ou lié par un pacte civil de solidarité, le consentement de l'autre membre du couple est nécessaire à moins que celui-ci ne soit dans l'impossibilité de manifester sa volonté. ".

10. Il ressort des deux jugements d'adoption du 4 février 2021, et notamment du dispositif de ces jugements, que si l'adoption plénière des enfants H D E et F E a été prononcée à l'égard de la seule A Koussou G épouse C, la transcription de cette adoption a, en revanche, été ordonnée à l'officier d'état civil par la mention de naissances comme étant issus de " C B Georges François Dominique () (son père), et de G A Koussou épouse C () (sa mère). ". Cette mention a pour effet d'établir, pour chaque enfant, une filiation à l'égard de M. C. Toutefois, si M. C a effectivement consenti à la procédure d'adoption plénière initiée par son épouse, il ne ressort pas des pièces du dossier que celui-ci aurait consenti, de façon libre et éclairée, à adopter de manière personnelle les deux enfants. Par suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a opposé la méconnaissance par les jugements d'adoption plénière du principe de consentement à l'adoption par l'adoptant, et les a, en conséquence, considéré contraires à la conception française de l'ordre public international.

11. En troisième lieu, le non-respect du principe de subsidiarité, qui est énoncé au b de l'article 21 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et relève de la conception française de l'ordre public international cité au point 6, est susceptible de justifier légalement la décision contestée. Cependant, ce principe de subsidiarité n'exclut pas qu'une adoption internationale soit conforme à l'intérêt supérieur de l'enfant, alors même qu'une famille appropriée serait susceptible de l'accueillir dans son pays d'origine, lorsque l'adoption est demandée par des parents de l'enfant. Or, en l'espèce, il ressort des pièces du dossier que les jeunes H D E et F E sont les nièces de Mme C. Dès lors, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en opposant aux requérants le principe de subsidiarité.

12. En quatrième lieu, les dispositions des articles 353-1 du code civil dans sa version alors applicable et L. 225-17 du code de l'action sociale et des familles, qui subordonnent l'adoption d'un enfant étranger à un agrément, ne consacrent pas un principe essentiel du droit français. Il s'ensuit que le défaut d'agrément pour adopter ne porte pas atteinte à la conception française de l'ordre public international français.

13. Il résulte de ce qui précède que la décision litigieuse est fondée sur un motif légal et sur deux motif illégaux. Il résulte de l'instruction que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur le motif légal, tiré de ce que le prononcé d'adoptions plénières à l'égard de M. C, sans que celui-ci y ai consenti, était de nature à révéler l'existence d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

14. En cinquième lieu, M. et Mme C n'apportent aucun élément relatif à l'intensité des liens, autres que juridiques, qui les uniraient aux enfants pour lesquels les visas ont été demandés, ni à la situation concrète de ces derniers au Gabon. Dans ces conditions, et alors, comme il l'a été dit, que les éléments des jugements d'adoption des enfants H D E et F E étaient de nature à révéler l'existence d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international, les requérants ne sont fondés à soutenir ni que la décision attaquée aurait porté à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, ni qu'elle serait contraire aux intérêts supérieurs des enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les époux C ne sont pas fondés à demander l'annulation de la décision attaquée. Leur requête ne peut donc qu'être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de A C et B C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à M. B C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

Délibéré après l'audience du 11 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2023.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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