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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2214933

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2214933

lundi 25 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2214933
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantBREY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 11 novembre 2022 et 19 juillet 2023, Mme D I O, agissant en son nom et en qualité de représentante légale des enfants mineurs E G C, K I et M G H, Mme A G B et M. F G N, représentés par Me Brey, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 11 septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'ambassade de France en République Démocratique du Congo refusant de délivrer à Mme A G B, à M. F G N et aux enfants E G C, K I et M G H un visa de long séjour au titre de la réunification familiale, a implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros, à verser à leur conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation et d'erreur de fait s'agissant du lien familial entre la réunifiante et les demandeurs de visa et des documents d'état civil présentés ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de fait s'agissant de l'inéligibilité de A G B à la procédure de réunification familiale, dès lors que les démarches de demande de visa ont été entamées avant qu'elle n'ait atteint l'âge de dix-neuf ans ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au non-lieu à statuer partiel et au rejet du surplus des conclusions de la requête.

Il fait valoir que :

- il a donné instruction à l'autorité consulaire française de délivrer les visas de long séjour à M. F G N et aux enfants E G C, K I et M G H

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Mme I O a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Glize,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D I O, ressortissante congolaise, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 5 juin 2014 de la Cour nationale du droit d'asile. Mme A G B, M. F G N, E G C, K I, M G H, ressortissants congolais qu'elle présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo, laquelle a rejeté leurs demandes par deux décisions du 8 juin 2022. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces refus consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement refusé de délivrer les visas sollicités rejeté par une décision née le 11 septembre 2022, dont les requérants demandent l'annulation.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

2. Si le ministre de l'intérieur fait valoir qu'il a donné instruction à l'autorité consulaire française à Kinshasa de délivrer à M. F G N, à E G C, à K I et à M G H les visas de long séjour sollicités, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date du présent jugement, les visa auraient été délivrés. Par suite et alors que le ministre n'apporte aucun autre élément de nature à établir que la présente requête serait désormais dépourvue d'objet, l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne M. F G N, E G C, K I et M G H :

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. () ".

4. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public.

5. Il ressort des informations figurant dans l'accusé de réception adressé aux requérants que la décision attaquée doit être regardée comme fondée sur les mêmes motifs que la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée, à savoir : " vos déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale ".

6. D'une part, les requérants produisent un jugement supplétif n° RCE 1970/2019 du 22 juin 2019, le certificat de non-appel de ce jugement et les actes de naissance pris en transcription de celui-ci, dressés le 20 janvier 2021 par l'officier d'état civil de la commune de Matadi, qui établissent la filiation de M. F J, E G C, K I et de M G H avec Mme I O. Sont également produits une attestation de composition familiale établie par la commune de Matadi et l'acte de décès du père biologique des intéressés. D'autre part, le ministre de l'intérieur, qui n'apporte aucun élément de nature à démontrer l'existence d'une fraude, indique en outre, dans son mémoire en défense, avoir donné des instructions pour la délivrance des visas. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission des recours a commis une erreur d'appréciation et une erreur de fait en refusant de délivrer les visas sollicités pour le motif exposé au point 5.

En ce qui concerne Mme A G B :

7. Il ressort des informations figurant dans l'accusé de réception adressé aux requérants que la décision attaquée doit être regardée comme fondée sur les mêmes motifs que la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée, à savoir : " vous étiez âgée de 19 ans le jour où vous avez déposé votre demande de visa ".

8. Aux termes de l'article L. 561-2 : " () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Pour l'application de ces dispositions, l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes ".

9. Il résulte de ces dispositions que l'âge de l'enfant pour lequel il est demandé qu'il puisse rejoindre son parent réfugié sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être apprécié à la date de la demande de réunification familiale, c'est-à-dire à la date à laquelle est présentée la demande de visa à cette fin, sans qu'aucune condition de délai ne puisse être opposée. La circonstance que cette demande de visa ne peut être regardée comme effective qu'après son enregistrement par l'autorité consulaire, qui peut intervenir à une date postérieure, est sans incidence à cet égard.

10. Il ressort des pièces du dossier que Mme I O s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile le 5 juin 2014. En se bornant à produire des formulaires de demande de visas datés du 12 avril 2021 et établis à Dijon ainsi que des échanges de courriels avec l'ambassade datés du mois de novembre 2021, elle n'établit pas avoir formulé une demande de réunification familiale avant le 5 juillet 2021, date du 19ème anniversaire de A.

11. Toutefois, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Les requérants soutiennent sans être contestés que Mme G B est célibataire et qu'elle n'a pas d'enfants. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier, d'une part, que le père de cette dernière est décédé en 2013 et, d'autre part, que eu égard à sa qualité de réfugiée, Mme I O ne pourra pas lui rendre visite en République démocratique du Congo. Par suite, la commission de recours, en refusant de délivrer à Mme G B le visa sollicité, a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme G B, à M. G N, à E G C, à K I et à M G H. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme I O a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Brey, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 11 septembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A G B, à M. F G N ainsi qu'à E G C, à K I et à M G H les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Brey la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D I O, à Mme L, à M. F G N, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Brey.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 septembre 2023.

La rapporteure,

J. GLIZE

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

3

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