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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2215078

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2215078

jeudi 31 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2215078
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 novembre 2022, Mme A G et M. D B E, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Kinshasa refusant de délivrer à M. B E un visa de long séjour au titre de la procédure de réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal de délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer la situation dans le même délai et les mêmes conditions d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à leur verser directement en cas de refus d'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de la demande ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que l'identité du demandeur de visa et son lien de famille avec Mme G sont établis par les documents d'état civil produits ainsi que par le mécanisme de la possession d'état et qu'il n'existe aucune fraude ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par décision du 12 décembre 2022 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a admis Mme G au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 juillet 2023 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Pollono, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G, ressortissante de République démocratique du Congo née en 1976, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 11 mars 2013. Elle soutient être la mère de M. D B E, né le 24 août 2002. Par leur requête, Mme G et M. B E demandent au tribunal d'annuler la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Kinshasa refusant de délivrer à M. B E un visa de long séjour au titre de la procédure de réunification familiale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La commission a rejeté le recours au motif que l'identité du demandeur, et partant son lien de famille avec Mme G, n'étaient pas établis dès lors que les documents d'état civil produits étaient entachés d'irrégularités leur retirant tout caractère probant et révélant le caractère frauduleux de la demande de visa. La commission a également relevé que les déclarations de Mme G à l'OFPRA et au bureau des familles de réfugiés comportaient des discordances.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. "

4. Les articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code, ajoutent respectivement que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. La commission relève d'une part, que le demandeur a produit deux volets de son acte de naissance, dont l'un est réservé à l'administration, et qui comportent des " folios différents " en contradiction avec l'article 87 du code de la famille congolaise. Cet article dispose : " La partie cotée 1, extérieure à la souche et supérieure du registre, est remise immédiatement au déclarant. / La partie cotée 2, extérieure à la souche et inférieure du registre, est détachée du registre à la fin de l'année. Réunie en une liasse, elle est envoyée dans les deux mois pour dépôt au greffe du tribunal de grande instance. Cette liasse, dès sa réception, est reliée par les soins du greffe qui en est le dépositaire. / La partie cotée 3, attachée à la souche et inférieure du registre, est séparée à la fin de l'année de la partie 4 de la souche supérieure. Elle est envoyée dans les deux mois au bureau central des actes de l'état civil près le Ministère de la Justice à Kinshasa. / La partie cotée 4 est conservée au bureau de l'état civil du lieu où ce registre a été tenu. () "

8. Pour justifier de l'identité du demandeur de visa les requérants joignent à leur écritures le volet 1 d'un acte de naissance n° 1747 figurant dans le volume IV/2017 en folio CCCXIV du registre de l'état civil, dressé le 18 octobre 2017 par l'officier d'état civil de Bandalungwa en transcription du jugement RC.10.169/G du tribunal de paix de Kinshasa/Assossa du 14 août 2017, également versé à l'instance, et dont il ressort que l'enfant D B E est né le 24 août 2002 de l'union de M. C F et de Mme A G. Les requérants produisent le volet 4 d'un acte de naissance portant le même numéro d'acte, et, contrairement à ce qu'indique la commission, les mêmes numéros de volume et de folio. Le volet 4 de l'acte fait également apparaître une date d'édiction le 18 octobre 2017 en transcription du jugement supplétif du 14 août 2017 et ses mentions sont identiques à celles du volet 1. La circonstance que les intéressés disposent du volet 4 de l'acte de naissance alors que celui-ci doit être conservé par le bureau de l'état civil du lieu où le registre est tenu en application de l'article 87 précité du code de la famille congolais ne suffit pas toutefois à retirer à ces actes leur caractère probant ni, en tout état de cause, et en l'absence d'autres griefs opposés par l'administration, à priver d'authenticité le jugement du 14 août 2017.

9. La commission relève d'autre part que les déclarations de Mme G à l'OFPRA et au bureau des familles de réfugiés comportent des discordances. Il ressort du formulaire de demande d'asile, renseigné le 19 avril 2012, que Mme G s'est déclarée mère d'un seul enfant, D B E, né le 24 août 2002, puis de la fiche familiale de référence destinée à l'OFPRA et datée du 28 mars 2013, que Mme G a déclaré avoir pour enfants " D B E " né le " 24 août 2000 " à Kinshasa ainsi que " Luwa Ngolo " né le " 29 août 2000 " à Ituri. Dans une note adressée à la direction de l'immigration le 7 février 2020, le directeur général de l'OFPRA, s'appuyant sur cette fiche, a indiqué que Mme G était, pour l'office, mère de deux enfants, D B E, né le 24 août 2002, et Dan Camille Katoumba Katu, né le 14 février 2014 à Besançon (Doubs) et que la réunifiante avait mentionné Luwa Ngolo " né le 29 août 2000 ". La requérante allègue qu'elle n'a pas complété elle-même la fiche familiale de référence mais qu'une assistante sociale s'en est chargée pour elle en incluant par erreur son neveu, l'enfant Plamédi Ngolo Luwa. Nonobstant les fluctuations dans les déclarations de la requérante, dont il ressort que Luwa Ngolo serait en réalité son neveu et non son fils, l'intéressée a de manière constante déclaré avoir pour fils D B E. Dans ces conditions, les déclarations de Mme G ne privent pas de leur caractère probant les documents d'état civil produits pour établir l'identité et la filiation de M. D B E.

10. Il résulte des points qui précèdent que l'identité de M. B E et son lien de famille avec Mme G doivent être tenus pour établis. Les requérants sont donc bien fondés à soutenir qu'en refusant de tenir cette identité et cette filiation pour établies et en retenant le caractère frauduleux de la demande de visa, la commission a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision de refus de délivrance d'un visa de long séjour à M. B E.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. B E le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. Si Mme G justifie de l'obtention de l'aide juridictionnelle totale, étant dépourvue de qualité lui donnant intérêt à agir contre la décision refusant la délivrance d'un visa d'entrée en France à son fils majeur, requérant à l'instance, ses conclusions tendant à l'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

14. L'Etat étant partie perdante à la présente instance, il y a toutefois lieu de faire droit aux conclusions de M. B E présentées sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B E d'une somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 21 juillet 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. B E le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B E une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie du jugement sera adressée pour information à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 7 juillet 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 août 2023.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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