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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2215241

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2215241

jeudi 15 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2215241
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 5ème chambre
Avocat requérantBEARNAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 novembre 2022, M. B D, représenté par Me Bearnais, demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a abrogé son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la décision à intervenir, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et ce, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- sa motivation est insuffisante ; elle ne précise pas sur quel alinéa du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile elle est fondée ; elle ne fait pas état de son engagement associatif ;

- le préfet a méconnu son droit d'être entendu ; il n'a pas pu exposer son intégration professionnelle dans un secteur en tension ; il n'a pas pu faire état de ses craintes en cas de retour en Guinée ;

- le préfet a pris sa décision de façon automatique, sans avoir procédé à un examen approprié de sa situation, notamment sur le fondement de l'article 33 de la convention de Genève ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur manifeste d'appréciation ; il s'est attaché à parfaire son intégration professionnelle sur le territoire français et s'est constitué un réseau d'amis ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- sa motivation est insuffisante ; le préfet s'est abstenu d'examiner sa situation au regard des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il craint d'être persécuté en cas de retour en Guinée du fait de sa conversion au catholicisme ;

- pour les mêmes raisons que celles précédemment exposées, la décision est entachée d'un défaut d'examen, d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mars 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par décision du 12 janvier 2023, M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Martin, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 à L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martin a été entendu au cours de l'audience publique du 30 mars 2023.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant guinéen né le 15 mai 1992, est entré irrégulièrement en France le 15 avril 2021. Il a déposé une demande d'asile le 10 mai 2021, a fait l'objet d'une décision de transfert aux autorités italiennes le 17 juin 2021 à laquelle il n'a pas déféré et a vu finalement sa demande d'asile enregistrée en procédure normale le 13 janvier 2022 par le préfet de la Loire-Atlantique. Sa demande a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 29 avril 2022. Ce rejet a été confirmé par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 31 août 2022. Par un arrêté du 10 novembre 2022 pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a fait obligation à M. D de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et désigné la Guinée comme pays de destination. M. D demande, par la présente requête, l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. A, adjoint de la directrice des migrations et de l'intégration à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 5 septembre 2022, régulièrement publié le même jour, le préfet de la Loire-Atlantique a donné délégation à Mme C, directrice des migrations et de l'intégration et, en cas d'absence ou d'empêchement de celle-ci, à M. A, son adjoint, à l'effet de signer un tel arrêté, en toutes les décisions qu'il comporte. Il ne ressort pas du dossier que Mme C n'aurait pas été absente ou empêchée. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

4. La décision attaquée, qui comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet n'aurait pas procédé, avant son édiction, à l'examen particulier de la situation personnelle de M. D, ni qu'il se serait cru tenu de prononcer l'obligation de quitter le territoire français litigieuse, fondée sur les dispositions précitées du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Les moyens tirés d'un défaut d'examen préalable de la situation du requérant et de ce que le préfet de la Loire-Atlantique aurait méconnu l'étendue de sa compétence doivent, par suite, être écartés.

6. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que le droit du requérant au maintien sur le territoire français en qualité de demandeur d'asile a pris fin le 6 septembre 2022, date de la notification de l'ordonnance de la Cour nationale du droit d'asile rejetant son recours contre le refus d'asile, conformément aux prévisions du second alinéa de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, la situation du requérant ne relevant pas des prévisions de l'article L. 542-2 de code, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du dernier alinéa de cet article ne peut qu'être écarté comme inopérant.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un État membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il n'implique toutefois pas systématiquement l'obligation pour l'administration d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, l'étranger soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

8. En l'espèce, s'il est constant que M. D n'a pas été invité par l'administration à présenter, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, ses observations écrites ou orales sur la perspective d'une mesure d'éloignement, il ne pouvait ignorer, dans la mesure où il était informé du rejet définitif de sa demande d'asile, qu'il était susceptible de faire l'objet d'une telle mesure, alors même qu'il ne soutient, ni n'allègue avoir présenté une demande de délivrance de titre de séjour sur un autre fondement. Il ne ressort pas, en outre, des pièces du dossier que le requérant aurait été privé de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

9. En cinquième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. D n'était présent sur le territoire français que depuis un an et demi à la date de la décision attaquée. S'il fait valoir qu'il a multiplié les petits jobs dans des métiers en tension pour parfaire son intégration professionnelle et subvenir à ses besoins, il n'en apporte aucune preuve. De même, s'il allègue s'être créé de solides amitiés en France, il ne l'établit pas par les pièces qu'il produit. Il ne conteste pas avoir laissé en Guinée son épouse et son enfant mineur. Dès lors, en obligeant l'intéressé à quitter le territoire français, le préfet de la Loire-Atlantique n'a pas porté à son droit à une vie privée et familiale normale une atteinte excessive et n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, le préfet de la Loire-Atlantique n'a pas apprécié de manière manifestement erronée les conséquences de sa décision sur la situation de M. D.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant fixation du pays de destination :

12. L'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :/ 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de cette convention stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants "

13. En premier lieu, contrairement à ce que soutient le requérant, il ressort de la motivation de l'arrêté litigieux que le préfet de la Loire-Atlantique a examiné les éventuels risques encourus par M. D en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, si l'intéressé invoque la méconnaissance des dispositions et stipulations citées au point précédent, il se borne à faire référence aux faits qu'il a relatés dans sa demande d'asile, à savoir sa conversion au christianisme et l'opposition manifestée par son père, imam, faits qui n'ont convaincu ni l'OFPRA, ni la CNDA de la réalité des dangers encourus et des craintes énoncées, et n'apporte aucun élément nouveau à l'appui de ses allégations. Le moyen tiré de cette méconnaissance doit, par suite, être écarté.

14. En dernier lieu, le requérant soutient, sans apporter d'autres éléments que les allégations vagues évoquées à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français, que la décision fixant le pays de destination porterait atteinte à sa vie privée et familiale. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 10 novembre 2022. Ses conclusions à fin d'injonction doivent, par voie de conséquence, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les conclusions présentées par le requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, tendant à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, ne peuvent, dès lors que ce dernier n'est pas partie perdante dans la présente instance, qu'être rejetées.

D E C I D E

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Bearnais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.

Le magistrat désigné,

L. MARTIN La greffière,

V. MALINGRE La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique

en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

V. Malingre

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