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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2215569

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2215569

vendredi 19 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2215569
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantNERAUDAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Neraudau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 juin 2022 par lequel le préfet de la Loire atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de situation et de lui délivrer, dans l'attente, un récépissé de demande de titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- son droit d'être entendu n'a pas été mis en œuvre ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en lui refusant le bénéfice des dispositions de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en lui refusant le bénéfice des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- la décision attaquée entraine des conséquences disproportionnées sur son droit au respect de sa vie privée et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- il est fondé à exciper de l'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- le préfet a méconnu l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mars 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 mars 2024 :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- et les observations de Me Neraudau, représentant M. B.

Une note en délibéré, enregistrée le 18 mars 2024, a été présentée pour M. B et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant albanais né le 7 octobre 1999, est entré en France le 4 février 2017, profitant de la dispense de visa de court séjour dont bénéficient les ressortissants albanais. Il a été hébergé dans un premier temps par un oncle, établi à Brest. Sa demande de reconnaissance de la qualité de réfugié a été rejetée par une décision du 17 février 2018 du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 27 juillet 2018. L'intéressé a alors intégré la communauté d'Emmaüs de Bouguenais, en Loire-Atlantique. Le 31 août 2021, après trois ans passés au sein de cette communauté, il a adressé au préfet de la Loire-Atlantique une demande de titre de séjour fondée sur l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 13 juin 2022, le préfet a rejeté sa demande au motif qu'il ne justifiait pas d'une perspective d'intégration professionnelle, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a désigné l'Albanie comme pays de destination. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " " L'étranger accueilli par les organismes mentionnés au premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles et justifiant de trois années d'activité ininterrompue au sein de ce dernier, du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration, peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger justifie de trois années d'activité ininterrompue dans un organisme de travail solidaire, qu'un rapport soit établi par le responsable de l'organisme d'accueil, qu'il ne vive pas en état de polygamie et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

4. Il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté que M. B a exercé à compter du 23 août 2018 une activité ininterrompue, réelle et sérieuse au sein de la communauté Emmaüs de Bouguenais, laquelle dispose du statut d'organisme assurant l'accueil ainsi que l'hébergement ou le logement de personnes en difficultés au sens des dispositions du premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles. Selon le rapport établi par le directeur de la communauté, le requérant a débuté son activité au tri et à la vente des livres. D'abord épaulé par des bénévoles pour apprendre à distinguer les livres par genre, topologie, qualité, il est devenu autonome et capable de tenir seul le magasin de livres lors des permanences de vente. Cette activité lui a permis notamment d'améliorer son niveau en français. Ensuite et pendant plus d'un an, il a occupé le poste de standardiste de la communauté. Il a appris à utiliser le logiciel de programmation d'enlèvement des dons, à accueillir les clients, donateurs, bénévoles physiquement et téléphoniquement. Il a démontré sa capacité à orienter, répondre aux questions, traiter les demandes avec professionnalisme et sérieux. Il a acquis la maitrise des outils numériques. Il s'est inséré socialement et a apporté son aide aux autres compagnons en ce qui concerne l'utilisation du smartphone et de l'ordinateur. En conclusion, le rapport mentionne que M. B a développé de nombreuses compétences professionnelles telles que le tri, la vente, le standard, la manutention, la maitrise des outils numériques, les relations professionnelles et des savoir-être lui permettant de s'adapter à tout milieu. Si l'intéressé, qui fait valoir qu'il aimerait devenir cariste ou technicien d'étanchéité, ne possède aucun diplôme, il a suivi une formation de 21 h en 2021 portant sur la conduite d'un chariot-élévateur. S'il n'a pas de projet professionnel bien structuré, il doit cependant être regardé comme justifiant de perspectives d'intégration, eu égard aux nombreuses compétences qu'il a acquises dans des domaines différents et au comportement dont il a fait preuve. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de la Loire-Atlantique a commis une erreur manifeste d'appréciation en rejetant sa demande.

5. Il résulte de tout ce qui précède que la décision de refus de séjour attaquée doit être annulée, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête. Par voie de conséquence, l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et la décision fixant le pays de destination doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation de la décision de refus de séjour, implique que le préfet de la Loire-Atlantique délivre à M. B la carte de séjour temporaire prévue par les dispositions de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

7. M B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 euros toutes taxes comprises à verser à Me Neraudau, son avocate, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cette avocate au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté attaqué du 13 juin 2022 du préfet de la Loire-Atlantique est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. B la carte de séjour temporaire prévue par les dispositions de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Neraudau la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Emmanuelle Neraudau.

Délibéré après l'audience du 13 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSELa greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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