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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2216022

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2216022

vendredi 7 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2216022
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi que la décision a été signée par l'autorité compétente ;

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 47 du code civil et des articles L. 435-3 et R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

- il entend reprendre les moyens développés au soutien de ses conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de titre de séjour à l'encontre des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Une mise en demeure a été adressée le 15 mars 2023 au préfet de la Loire-Atlantique.

La clôture de l'instruction a été fixée au 26 mai 2023 par une ordonnance du 4 mai 2023.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 décembre 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rosemberg,

- et les observations de Me Rodrigues Devesas, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant guinéen né le 15 août 2003, est, selon ses déclarations, entré en France au mois de septembre 2019, alors qu'il était âgé de seize ans. Il a fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire du 3 décembre 2019 puis d'une ordonnance d'ouverture de tutelle du 20 juillet 2020 le confiant aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique jusqu'à sa majorité. Il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23, L. 435-1 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 11 octobre 2022, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai. Par sa requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 13 décembre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce qu'il soit provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

4. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Et aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. B, le préfet de la Loire-Atlantique a estimé que les documents d'état civil produits par l'intéressé étaient apocryphes et qu'il ne justifiait pas, en conséquence, de son identité dans les conditions prévues par l'article R. 431-10 du code de justice administrative, ni par suite qu'il remplissait les conditions posées par l'article L. 435-3 de ce code pour obtenir la délivrance d'un titre de séjour.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier qu'afin de justifier de son identité, M. B a produit un jugement supplétif d'acte de naissance rendu le 11 mai 2020 par le tribunal de première instance de Conakry 2, ainsi qu'un extrait d'acte de naissance établi le 29 mai 2020 dans les registres d'état civil de la commune de Ratoma pour la transcription de ce jugement.

7. Si le préfet a estimé que le droit de timbre appliqué n'était pas conforme au droit localement en vigueur et que le jugement supplétif méconnaît les dispositions de l'article 555 du code de procédure civile économique, ces circonstances, à les supposer établies, ne sont pas de nature à remettre en cause la sincérité des mentions portées dans les documents d'état civil présentés à l'appui de la demande de titre de séjour. Le préfet a également estimé que le jugement supplétif du tribunal de première instance de Conakry 2 du 11 mai 2020 a été rendu le lendemain de l'enregistrement de la requête, révélant ainsi l'absence de réalisation d'une enquête réelle sur les déclarations du requérant. Cependant, et alors que ce jugement fait mention de l'enquête à laquelle il a été procédé à la barre, notamment par l'audition de deux témoins, le préfet ne justifie pas que les règles de droit et usages juridictionnels guinéens feraient obstacle à ce qu'il ait ainsi été procédé à l'instruction de la demande de jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance présentée pour M. B, et que cette décision procèderait, ainsi, d'une démarche frauduleuse. Enfin, le préfet n'établit pas que les dispositions de l'article 184 du code civil guinéen, qui déterminent les mentions obligatoires d'un acte de naissance, seraient applicables aux jugements supplétifs et aux actes d'état civil dressés pour leur transcription et qu'en l'absence de mention de la date de naissance des parents allégués de M. B, le jugement supplétif d'acte de naissance et l'acte de naissance transcrit sur la base de ce jugement produits par l'intéressé seraient dépourvus de valeur probante. Dans ces conditions, l'identité de M. B doit être tenue pour établie par les documents d'état civil ainsi présentés.

8. D'autre part, le préfet ne conteste pas que M. B remplissait les conditions posées par l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, tenant en particulier au caractère réel et sérieux du suivi de cette formation et à la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et à son insertion dans la société française, eu égard à l'avis rendu sur ce point par la structure d'accueil.

9. Il en résulte que M. B est fondé à soutenir que le refus de titre de séjour litigieux a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du préfet de la Loire-Atlantique du 11 octobre 2022 refusant de délivrer un titre de séjour à M. B doit être annulée de même que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. Compte tenu des motifs de l'annulation prononcée par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer un titre de séjour à M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit et de fait propres à sa situation.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Rodrigues Devesas, avocate de M. B, de la somme de 1 200 euros en application des dispositions précitées, sous réserve que Me Rodrigues Devesas renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. B aux fins d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique du 11 octobre 2022 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. B un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit et de fait propres à sa situation.

Article 4 : L'Etat versera à Me Rodrigues Devesas, avocate de M. B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 16 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Livenais, président,

Mme Rosemberg, première conseillère,

M. Huin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 7 juillet 2023.

La rapporteure,

V. ROSEMBERG

Le président,

Y. LIVENAIS

Le greffier,

E. LE LUDEC

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

5

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