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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2216615

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2216615

vendredi 13 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2216615
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 décembre 2022, MM. Mahmoud et C, représentés par Me Pollono, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 5 décembre 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a refusé de leur délivrer des visas d'entrée et de long séjour, en vue de demander l'asile en France ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de réexaminer leur situation dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros hors taxes au profit de leur conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite en ce qu'ils ne peuvent pas attendre le jugement au fond de leur affaire, l'audience étant fixée au 22 mai 2023, dès lors qu'ils craignent pour leur vie et leur sécurité en Syrie et ne sont pas en sécurité en Turquie, où ils subissent des atteintes à leurs droits fondamentaux, les ressortissants syriens étant de plus victimes dans cet Etat de renvoi forcé vers leur pays d'origine ; de surcroît, l'existence d'un doute sérieux entachant la légalité de la décision contestée participe à caractériser l'urgence à statuer ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

* elle méconnaît l'autorité de l'ordonnance du juge des référés du 12 octobre 2022, en ce qu'elle se fonde sur le même motif que celui retenu comme étant propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'ils sont bien fondés à se voir délivrer un visa au titre de l'asile :

- ils craignent pour leur sécurité en Syrie où leur famille est clairement identifiée comme opposante au régime, ses membres étant soit réfugiés en France soit cachés en Syrie : M. B A est considéré comme un opposant au régime syrien et a été incarcéré et torturé à plusieurs reprises de ce fait, et M. D A est considéré comme un déserteur pour avoir refusé de rejoindre l'armée ; pour ces motifs, ils sont tous deux éligibles au statut de réfugié ;

- ils ne sont pas en sécurité en Turquie, dès lors que, bien que bénéficiant de cartes de séjour (kimliks), ils peuvent être expulsés à tout moment, risque renforcé par l'absence d'actualisation de leurs kimliks, en dépit de leurs démarches en ce sens ;

- il ne saurait être reproché à M. B A de n'être pas entré en France sous couvert du visa délivré en 2018, dès lors qu'il ne pouvait se résoudre à quitter la Syrie sans son épouse ;

- il ne saurait être reproché à M. D A d'avoir présenté sa demande de visa en 2021, alors que quelques jours après son arrivée en Turquie, le 2 novembre 2018, il a saisi les autorités consulaires françaises ;

- leur situation personnelle justifie qu'ils soient autorisés à entrer en France où ils démontrent disposer de conditions d'accueil solides et fiables : de nombreux membres de leur famille sont en France et en capacité de les héberger et de les prendre en charge, ainsi que l'association REVIVRE.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 janvier 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que leurs requêtes à fin d'annulation de la décision litigieuse et celle de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France seront examinées lors de l'audience collégiale du tribunal, le 6 février 2023 ; ils ne peuvent, de plus, se prévaloir des risques encourus en Syrie dès lors qu'ils résident en Turquie, où ils bénéficient nécessairement d'une protection effective, dès lors qu'ils y séjournent depuis le 15 septembre 2015, pour M. B A et le 14 novembre 2018 pour M. D A ; ils n'établissent pas avoir été victimes d'un quelconque comportement discriminatoire de la part de la population turque, ni qu'ils ne pourraient dans ce pays, bénéficier d'une couverture médicale et avoir accès à un emploi, ni qu'ils y seraient exposés à un risque d'expulsion et de renvoi vers la Syrie ; ils sont titulaires de cartes de séjour (kimliks) qui n'ont pas été annulées par les autorités turques ; de plus, ils ont manqué de diligence dans leurs démarches en vue de contester les refus de visa litigieux ;

- aucun des moyens soulevés par MM. A, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est suffisamment motivée ;

* elle ne méconnaît pas l'autorité de l'ordonnance du juge des référés du tribunal du 12 octobre 2022, dès lors que les circonstances ayant conduit le juge des référés à retenir le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation comme état de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, ne sont pas précisées ;

* elle n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que la délivrance d'un visa en vue de demander l'asile en France constitue une simple faculté pour les autorités françaises et relève des mesures de faveur liées à la spécificité de la situation personnelle des demandeurs, dans le cadre d'orientations générales arrêtées par l'administration ; dans le cadre de ses orientations, il a été considéré que la situation des requérants ne justifiait pas l'octroi d'une telle mesure de faveur (quatre des frères des requérants et l'épouse de M. B A résident toujours en Syrie ; le risque de renvoi des requérants dans cet Etat n'est pas établi, ni davantage la situation de précarité administrative et financière qu'ils invoquent ; M. B A ne justifie pas, par des explications crédibles, de son choix, en 2018, de rester en Turquie et non de rejoindre la France ; de plus la famille de l'intéressé et son épouse résident en Syrie où il peut reprendre son poste de travail ; M. D A n'établit pas la réalité de la menace à laquelle il serait exposé en Syrie, où il a choisi de rester en 2015, dans la région d'Idlib tenue par des djihadistes du groupe Tahrir Al-Cham affilié à Al-Qaïda).

M. B A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 décembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 16 décembre 2022 sous le numéro 2216586 par laquelle MM. A, demandent l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Robert-Nutte, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 janvier 2023 à 9 heures :

- le rapport de Mme Robert-Nutte, juge des référés,

- les observations de Me Pollono, représentant MM. A en présence de leur frère M. E A ; Me Pollono insiste sur l'urgence de la situation des requérants, en dépit de l'audiencement prochain au fond de l'affaire, dès lors que les requérants, en tant que ressortissants syriens séjournant en Turquie, sont exposés à un risque d'expulsion vers la Syrie, qui est accru à la perspective des élections à venir en Turquie et alors que les kimliks ne protègent pas les intéressés de ce risque de renvoi.

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur et des outre-mer.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. MM. Mahmoud et C, ressortissants syriens nés respectivement les 21 janvier 1979 et 1er janvier 1994, demeurant actuellement en Turquie, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 5 décembre 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer, faisant suite à l'injonction de réexamen prononcée par le juge des référés du tribunal le 12 octobre 2022, a refusé de leur délivrer des visas d'entrée et de long séjour, en vue de demander l'asile en France,

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. Pour justifier l'urgence d'une suspension de l'exécution de la décision litigieuse, les requérants invoquent la précarité de leur situation en Turquie, le traitement dont ils font l'objet dans cet Etat et le risque qu'ils soient expulsés vers la Syrie, où leur vie est menacée. Toutefois, il est constant que l'examen de leur requête tendant à l'annulation de la décision contestée est inscrit au rôle d'une audience collégiale du tribunal du 6 février 2023. Par ailleurs, la situation d'insécurité des requérants en Turquie, où ils résident depuis 2015, pour M. B A, et 2018, pour M. C, sous couvert de cartes de protection temporaire (kimliks) délivrées par les autorités turques, dont la fin de validité n'est pas démontrée, et le risque de leur renvoi imminent vers la Syrie, n'apparaissent pas suffisamment établis, pour justifier que le juge des référés prononce à bref délai une mesure provisoire, alors qu'un jugement du tribunal statuant au fond, est appelé à intervenir très prochainement. Par suite, la condition d'urgence au sens et pour l'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative ne peut être regardée comme remplie.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, que les conclusions présentées par MM. A sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ainsi que, par voie de conséquence, celles tendant au prononcé d'une injonction sous astreinte et au titre des frais d'instance, doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de MM. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, M. C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pollono.

Fait à Nantes, le 13 janvier 2023.

La juge des référés,

O. ROBERT-NUTTE

La greffière,

G. PEIGNELa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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