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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2216696

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2216696

mardi 30 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2216696
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantBLANCHOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 décembre 2022 et 27 février 2023, Mme B A, représentée par Me Blanchot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 9 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun) du 4 octobre 2022 refusant de lui délivrer un visa de long séjour en qualité d'étudiante ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui délivrer le visa sollicité, ou à défaut de réexaminer sa demande, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision contestée n'est pas suffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen de sa demande ;

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée le 9 février 2023 quand elle a pris la décision contestée ;

- la décision contestée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle justifie des ressources suffisantes, que son projet d'études est cohérent et sérieux, qu'il n'existe par suite aucun risque de détournement de l'objet du visa et qu'elle justifie de ses conditions d'hébergement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 relative aux conditions d'entrée et de séjour des ressortissants de pays tiers à des fins de recherche, d'études, de formation, de volontariat et de programmes d'échange d'élèves ou de projets éducatifs et de travail au pair ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'instruction interministérielle relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 du 4 juillet 2019 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rimeu,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public,

- et les conclusions de Me Guilbaud, substituant Me Blanchot, avocate de la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante camerounaise née le 7 juillet 1999, a sollicité la délivrance d'un visa de long séjour en qualité d'étudiante auprès de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun), laquelle a rejeté sa demande le 4 octobre 2022. Elle a saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours contre ce refus consulaire, qui a été rejeté en dernier lieu par une décision expresse du 9 février 2023. La requérante demande au tribunal l'annulation de cette décision du 9 février 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision contestée du 9 février 2023 est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que Mme A ne justifie pas des ressources suffisantes, et d'autre part, de ce qu'eu égard au caractère non cohérent de son projet d'études, il existe un risque de détournement de l'objet du visa.

3. Le point 2.2 de l'instruction interministérielle relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 du 4 juillet 2019, intitulé " L'étranger doit justifier qu'il disposera de ressources suffisantes pour couvrir ses frais d'études ", indique : " L'étranger doit apporter la preuve qu'il dispose de moyens d'existence suffisants pour la durée de validité du visa de long séjour pour études. Ces ressources doivent être équivalentes, pour l'ensemble de la période concernée, au moins au montant de l'allocation d'entretien mensuelle de base versée, au titre de l'année universitaire écoulée, aux boursiers du Gouvernement français, soit 615 euros en 2019. ".

4. Il ressort des pièces du dossier et n'est d'ailleurs pas contesté en défense que la requérante a produit une attestation de virement irrévocable établissant que la somme de 7 380 euros est bloquée en sa faveur, ce qui permettra de lui assurer 615 euros par mois pendant une période de douze mois. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que le premier motif de la décision contestée ne peut légalement fonder le refus de visa qui lui a été opposé.

5. L'instruction interministérielle du 4 juillet 2019, en son point 2.4 intitulé " Autres vérifications par l'autorité consulaire " indique que cette dernière " () peut opposer un refus s'il existe des éléments suffisamment probants et des motifs sérieux permettant d'établir que le demandeur séjournera en France à d'autres fins que celles pour lesquelles il demande un visa pour études. ". Ainsi, l'autorité administrative peut, le cas échéant, et sous le contrôle des juges de l'excès de pouvoir restreint à l'erreur manifeste, rejeter la demande de visa de long séjour pour effectuer des études en se fondant sur le défaut de caractère sérieux et cohérent des études envisagées, de nature à révéler que l'intéressée sollicite ce visa à d'autres fins que son projet d'études.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a obtenu un bac général en 2018 puis validé fin 2021 une licence de transport et logistique. Elle est inscrite en France en 1ère année " Commerce Marketing " à l'ESG Rennes. Contrairement à ce que soutient le ministre en défense, cette inscription est cohérente avec les études suivies précédemment. Par ailleurs, les avis de Campus France et du SCAC témoignent du sérieux des études précédemment suivies par la requérante et du projet envisagé. Enfin, Mme A justifie avoir, au cours de l'année 2022, effectué un stage professionnel de sept mois auprès d'Africa transit, dans les domaines du transport et du commerce, parfaitement cohérent avec ses études et son projet professionnel. Les circonstances que Mme A soit âgée de vingt-trois ans, célibataire et que sa mère réside en Bretagne sont sans incidence sur le sérieux et la cohérence des études envisagées. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir qu'en retenant qu'il existait un risque de détournement de l'objet du visa à d'autres fins que son projet d'études, la commission de recours a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

7. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Le point 2.3 de l'instruction interministérielle déjà mentionnée aux points 3 et 5 du présent jugement, intitulé " L'étranger doit communiquer à l'autorité consulaire une adresse en France, même provisoire ", il énonce : " L'étranger produit au dossier de demande de visa un document attestant de son adresse en France (qu'il s'agisse d'une réservation d'hôtel pour les premiers jours de son séjour, d'une attestation d'un proche qui s'engage à l'héberger, d'une réservation dans une résidence universitaire ou d'un contrat de bail) ou, à défaut, un courrier expliquant la manière dont il envisage de se loger () ".

9. Si le ministre fait valoir que la requérante ne justifie pas de ses conditions d'hébergement, notamment de la taille du logement et de son occupation, les dispositions précitées exigent seulement la production un document attestant d'une adresse en France. En l'espèce, la requérante a justifié, par la production d'une attestation de logement, de ce qu'elle sera logée pendant ses études à l'ESG Rennes dans une résidence Studéa située 6 avenue du Bois Labbé à Rennes. Dans ces conditions, la substitution de motif implicitement demandée par le ministre ne peut être accueillie.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Eu égard à ses motifs, sous réserve que Mme A justifie d'une nouvelle inscription pour l'année universitaire à venir, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à l'intéressée le visa de long séjour sollicité, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Mme A bénéficie de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Blanchot, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 9 février 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, dans les conditions exposées au point 11 ci-dessus.

Article 3 : L'Etat versera à Me Blanchot la somme de 1 200 euros, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Blanchot.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

Mme Louazel, conseillère,

M. Tavernier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2023.

La présidente-rapporteuse,

S. RIMEU

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

M. LOUAZELLa greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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