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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2300394

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2300394

mardi 24 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2300394
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Asile - 15 jours
Avocat requérantPAUGAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrées les 9 et 15 janvier 2023, Mme F A B alias G A, représentée par Me Paugam, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 décembre 2022 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé son transfert aux autorités belges, responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de l'admettre au séjour au titre de l'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, dans un délai de 24 heures suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer pour la durée de cet examen une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à lui verser, sur le fondement de l'article L. 761-1 du Code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que la décision ait été signée par une autorité compétente ;

- la décision attaquée portant transfert aux autorités belges n'est pas suffisamment motivée, au regard notamment de sa vulnérabilité ;

- elle a été prise en violation de son droit à l'information, en méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas établi que l'entretien individuel se soit déroulé dans les conditions prévues à l'article 5 du règlement n° 604/2013 ;

-la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen, eu égard notamment à l'erreur quant à sa nationalité ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 §1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; le préfet aurait dû appliquer la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement précité, en raison de sa vulnérabilité et des mauvais traitements qu'elle a subis lorsqu'elle se trouvait dans un camp.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2023, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par Mme B n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Degommier, vice-président, pour statuer sur les litiges relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 janvier 2023 à 15h :

- le rapport de M. Degommier, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Paugam, représentant Mme B, en sa présence assistée de M I, interprète, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F A B, ressortissante somalienne, selon ses déclarations, née le 6 janvier 1980, a déclaré être entré régulièrement sur le territoire français le 6 novembre 2022 et s'y être maintenue. L'intéressée a présenté une demande d'asile à la préfecture de Loire-Atlantique le 16 novembre 2022. La consultation du fichier Eurodac a révélé que l'intéressé a sollicité l'asile auprès des autorités belges préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France, ses empreintes digitales ayant été enregistrées dans le fichier Eurodac le 7 novembre 2019. Les autorités belges, saisies le 24 novembre 2022 ont accepté leur responsabilité par un accord explicite le 8 décembre 2022. Par un arrêté du 14 décembre 2022, le préfet de Maine-et-Loire a ordonné le transfert de Mme B aux autorités belges. Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à Mme B le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

3. En premier lieu, le préfet de Maine-et-Loire a, par un arrêté du 31 août 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, donné délégation à M. D E, adjoint à la cheffe du pôle régional Dublin à la direction de l'immigration et des relations avec les usagers à la préfecture et signataire de l'arrêté attaqué, en cas d'absence ou d'empêchement de M. C, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers et de Mme H, cheffe du pôle, dont il n'est pas établi qu'ils n'étaient pas absents ou empêchés, à l'effet de signer les décisions d'application du règlement " Dublin III " prises à l'égard des ressortissants étrangers, notamment les décisions de transfert. Dès lors, le moyen tiré de l'absence de délégation de signature régulière de ce signataire manque en fait et doit être écarté.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative () ".

5. L'arrêté attaqué vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, notamment ses articles 7-2 et suivants et 18. Il précise que les autorités belges doivent être regardées comme responsables de la demande d'asile de Mme B, dès lors que celle-ci a sollicité l'asile auprès des autorités belges préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France, ses empreintes digitales ayant été enregistrées dans le fichier Eurodac le 7 novembre 2019. L'arrêté attaqué, comporte par ailleurs, des informations sur la situation personnelle et familiale de la requérante, qui est célibataire, n'a pas d'enfant, ni membre de sa famille sur le territoire français. Enfin, l'arrêté en litige mentionne également que l'intéressée n'établit pas encourir de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par suite, l'arrêté portant transfert du 14 décembre 2022 est suffisamment motivé.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. ".

7. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 précité doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement précité. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B s'est vu remettre contre signature, lors de son entretien en préfecture, le 16 novembre 2022, la brochure intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " (brochure A) et la brochure intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (brochure B). L'intéressée a accusé réception de la remise de ces documents, lesquels sont rédigés en langue arabe, qu'elle a déclaré comprendre dans son recueil. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier que la requérante aurait fait état, au cours de la procédure de détermination de l'Etat responsable de sa demande d'asile, de carences dans l'information reçue ou de difficultés de compréhension quant à la procédure mise en œuvre à son égard ni qu'elle aurait été privée, du fait d'une telle carence, de la faculté de fournir à l'administration des informations supplémentaires qui auraient été de nature à faire obstacle à la mesure en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'information doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () ". En outre, l'article L.141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, () soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. (..) En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication ".

10. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme B a bénéficié, le 16 novembre 2022, dans les locaux de la préfecture de la Loire-Atlantique, d'un entretien individuel assuré par un agent de la préfecture, au cours duquel elle a eu la possibilité de faire valoir toute observation utile, ainsi que le révèlent les différentes rubriques du compte rendu de cet entretien, qui mentionnent des informations qu'elle était la seule en mesure de délivrer. Cet entretien a été conduit avec l'assistance d'un interprète de l'association ISM interprétariat, au téléphone, ainsi que le permettent les dispositions de l'article L. 141-3 du CESEDA. En l'absence de tout élément contraire versé au dossier, cet agent de la préfecture doit être regardé comme une personne qualifiée en vertu du droit national, conformément aux dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Enfin, si le résumé de l'entretien individuel de Mme B ne permet pas de déterminer l'identité de l'agent ayant mené celui-ci, une telle obligation n'est nullement prévue par ces mêmes dispositions. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Maine-et-Loire aurait méconnu les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne :

11. En premier lieu, si l'arrêté attaqué mentionne que Mme B est de nationalité émiratie alors qu'elle a déclaré lors de son entretien avoir deux nationalités, somalienne et djiboutienne, cette erreur, à la supposer établie, est en partie imputable à l'intéressée qui a déclaré avoir changé son état-civil lors de son arrivée sur le territoire de l'Union européenne et n'a pas eu en l'espèce d'influence sur l'appréciation à laquelle s'est livré le préfet. En outre, il ne ressort ni des autres termes de l'arrêté contesté ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme B, compte tenu des informations dont il disposait, qui correspondent pour l'essentiel aux informations données par la requérante lors de son entretien individuel.

12. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants " Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". La faculté laissée aux autorités françaises, par les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. Mme B soutient que le préfet de Maine-et-Loire aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue au point 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Elle fait valoir dans ses écritures qu'après le dépôt de sa demande d'asile en Belgique, elle a été transférée dans un camp où elle a vécu dans une tente avec six autres femmes, que des hommes installés dans une tente voisine sont entrés dans les douches et les sanitaires où elle se trouvait et l'ont filmée, qu'elle a subi des faits de harcèlement sexuel, que sa plainte n'a pas été enregistrée et qu'elle a subi des remarques racistes. Elle précise en outre que les conditions matérielles de vie dans le camp étaient particulièrement dégradées, avec la présence de rats. Toutefois, Mme B n'a à aucun moment mentionné ces difficultés lors de son entretien en préfecture ; elle y a seulement indiqué qu'elle a été hébergée et prise en charge dans un camp de réfugiés à Anvers et qu'elle n'a pas de problèmes de santé. Dès lors, l'intéressée n'apporte pas suffisamment d'éléments tangibles permettant d'établir l'existence en Belgique, à la date de l'arrêté attaqué, de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, ni qu'en cas de transfert dans ce pays, il existerait un risque qu'elle ne bénéficie pas d'un examen de sa demande d'asile et le cas échéant d'une prise en charge médicale dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si Mme B indique que sa demande d'asile a été rejetée par les autorités belges, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces dernières n'évalueront pas, avant de procéder à son éventuel éloignement, les risques auxquels elle serait exposée en cas de retour dans le pays dont elle a la nationalité. Dans ces conditions, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement précité et n'a pas méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais liés à l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F A B alias G A, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Paugam.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

S. DEGOMMIERLa greffière,

G. PEIGNE

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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