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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2300423

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2300423

lundi 6 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2300423
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 janvier 2023, Mme A F, agissant en qualité de représentante légale de l'enfant mineure D E, représentée par Me Rodrigues Devesas, doit être regardée comme demandant au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 8 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France (CRRV), saisie d'un recours administratif préalable obligatoire contre la décision du 16 août 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à C (République démocratique du Congo) a refusé de délivrer un visa de long séjour à sa nièce et fille adoptive, la jeune D E, a, à son tour, refusé de lui délivrer le visa sollicité ;

3°) d'enjoindre à l'autorité consulaire en République démocratique du Congo de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de l'enfant B, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 75 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite eu égard au jeune âge de sa fille D E et à la durée de séparation d'avec cette enfant, alors que cette dernière vit dans une situation précaire puisque sa grand-mère qui l'héberge est âgée de 84 ans, dispose de peu de ressources et est gravement malade et paralysée ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est insuffisamment motivée ;

* elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation, en ce qu'elle est motivée par le fait, d'une part, que la jeune B a la possibilité de poursuivre sa scolarité localement, et d'autre part, qu'il existe un risque de détournement de la procédure d'adoption ; la valeur probante de la décision juridictionnelle par laquelle elle a reçu délégation de l'autorité parentale sur la jeune D E n'est pas remise en cause par l'administration ; la circonstance, à la supposer établie, qu'elle aurait la volonté de détourner la procédure d'adoption internationale ne suffit pas, par elle-même, à justifier un refus de délivrer un visa de long séjour ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle se fonde sur le caractère insuffisant de ses ressources, celles-ci lui permettant de prendre en charge dans des conditions adéquates en France la jeune D E dès lors qu'elle justifie percevoir des rémunérations d'un montant mensuel variant de 1738 euros et 2100 euros entre mai et juillet 2022 et que le revenu fiscal de son foyer s'élevait à 16 127 euros en 2021 ; la jeune B sera hébergée dans le logement familial d'une superficie de 72 m2, où elle disposera de sa propre chambre ; l'administration n'établit pas que de telles conditions d'accueil seraient contraires à l'intérêt supérieur de la jeune D E ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des éléments de possession d'état produits lesquels démontrent le lien de filiation l'unissant à la jeune B : le père de l'enfant l'a autorisée à se rendre en France ; elle contribue à l'entretien de cette enfant depuis l'année 2019, par l'envoi régulier d'argent à destination de la République démocratique du Congo ; elle s'est rendue régulièrement en République démocratique du Congo pour rendre visite à cette enfant et produit des photographies de celle-ci depuis sa naissance ; la jeune B est orpheline de mère depuis 2017 et l'état de santé de son père l'a empêché de s'occuper de cette enfant dont l'éducation et l'entretien sont ainsi assumés par elle, depuis 2017 ;

* pour l'ensemble des motifs précédemment énoncés, elle porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale, méconnaît ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant B tel que garanti par le 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 février 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que le moyen tiré du caractère urgent de la demande n'est pas soulevé ; l'enfant B n'est pas isolée en République démocratique du Congo puisque son père est présent à C ;

- aucun des moyens soulevés par Mme F, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle n'est pas entachée d'un défaut de motivation ;

* elle n'est pas entachée d'une erreur de droit dès lors que les autorités françaises disposent d'un large pouvoir d'appréciation, en matière de visa de long séjour visiteur, et que la requérante, eu égard au niveau de ses ressources, ne justifie pas être en mesure de prendre en charge financièrement la jeune D E ;

* elle n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, le refus de visa litigieux étant également motivé par l'absence de preuve de la nécessité d'un séjour de longue durée en France ;

* elle ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors que le nombre limité d'éléments de possession d'état produits ne permet pas d'attester d'un maintien des liens avéré entre la jeune D E et la requérante, alors qu'elle ne justifie d'aucune inscription dans un établissement scolaire pour cette enfant ; aucun échange depuis la décision prononçant l'adoption de cette enfant n'a été produit de sorte que le maintien des liens l'unissant à la requérante et le soutien affectif que cette dernière lui apporterait ne sont pas démontrés.

Mme F a été admise partiellement (25%) au bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du 2 février 2023.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 9 janvier 2023 sous le numéro 2300544 par laquelle Mme F demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Robert-Nutte, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 février 2023 à 9 heures 30 :

- le rapport de Mme Robert-Nutte, juge des référés,

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui insiste à la barre sur l'absence d'urgence à statuer sur cette affaire, dès lors que la jeune B réside auprès de son père, sur l'insuffisance des ressources de la requérante pour prendre en charge cette enfant et sur l'absence de preuve d'un maintien des liens entre les intéressées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, ressortissante française née le 14 juin 1973, s'est vu accorder par un jugement rendu le 27 octobre 2020 du tribunal pour enfants de C, l'adoption de sa jeune nièce D E. L'exequatur de ce jugement a été prononcé le 31 mars 2022 par le tribunal judiciaire de Pontoise. Par la présente requête, agissant en qualité de représentante légale de l'enfant mineure D E, Mme F doit être regardée comme demandant au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 8 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France (CRRV), saisie d'un recours administratif préalable obligatoire contre la décision du 16 août 2022 par laquelle l'autorité consulaire française à C (République démocratique du Congo) a refusé de délivrer un visa de long séjour à sa nièce et fille adoptive, la jeune D E, a, à son tour, refusé de lui délivrer le visa sollicité.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 2 février 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle partielle à Mme F. Par suite, les conclusions susvisées sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

4. Par un jugement du 27 octobre 2020, dont l'authenticité n'est pas contestée en défense, le tribunal pour enfants de C a prononcé l'adoption de la jeune B par Mme F. De surcroît, par un jugement du 7 juin 2022, le tribunal judiciaire de Pontoise a déclaré exécutoire cette décision juridictionnelle étrangère, aux motifs, notamment, de son absence de contrariété avec l'ordre public international, et de l'absence de fraude à la loi. Dans ces conditions, les moyens invoqués par Mme F à l'appui de sa demande de suspension et tirés de ce que la décision contestée est entachée d'une erreur de droit et d'une méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur sa légalité.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

6. La décision contestée maintient éloignée la jeune B, âgée de six ans, dont la mère biologique est décédée en 2017 et dont le père a autorisé l'entrée en France et consenti à son adoption, de la requérante, sa mère adoptive. En outre, il n'est pas sérieusement contesté que les conditions de vie de cette enfant en République démocratique du Congo sont précaires, celle-ci étant prise en charge par sa grand-mère, âgée et souffrante. La décision attaquée porte ainsi atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à la situation de cette enfant et celle de la requérante, pour que la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

7. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 8 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours de Mme F formé contre la décision du 16 août 2022 de l'autorité consulaire française à C (République démocratique du Congo) portant refus de délivrance du visa de long séjour sollicité par la jeune D E,

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de long séjour de l'enfant B Gabrielle E, dans un délai de 8 jours à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par Mme F, au titre des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête aux fins d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle de Mme F.

Article 2 : L'exécution de la décision du 8 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours de Mme F formé contre la décision du 16 août 2022 de l'autorité consulaire française à C (République démocratique du Congo) portant refus de délivrance du visa de long séjour sollicité par la jeune D E, est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de long séjour de l'enfant B Gabrielle E, dans un délai de 8 jours à compter de la notification de la présente ordonnance

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A F, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Rodrigues Devesas.

Fait à Nantes, le 6 mars 2023.

La juge des référés,

O. Robert-Nutte

La greffière,

G. PeignéLa République mande et ordonne a ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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