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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2300570

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2300570

mardi 3 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2300570
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantBERRADIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 11 janvier 2023 et le 8 avril 2023, M. G E et Mme D E, agissant tant en leurs noms personnels qu'en qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs F et C E, ainsi que Mme H E, M. J E et Mme A E, représentés par Me Berradia, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 7 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé la décision de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant des visas d'entrée et de long séjour à Mme D E, Mme H E, M. J E, Mme A E et aux jeunes F et C E au titre de la réunification familiale ,

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée qui ne comporte pas la signature et le nom de son auteur, est irrégulière ;

- cette décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que M. E a adopté les enfants de son épouse, que les enfants étaient mineurs au moment de la demande et que le réunifiant ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 avril 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision est également fondée sur la menace à l'ordre public que représente le réunifiant.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ; - le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 septembre 2023 :

- le rapport de Mme Roncière, rapporteure,

- les conclusions de M. Rosier, rapporteur public,

- et les observations de M. E lui-même.

Considérant ce qui suit :

1. M. G E, ressortissant afghan, né le 25 mars 1992, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Mme D E, son épouse et leurs cinq enfants sollicitent des visas de long séjour au titre de la réunification familiale. Ces demandes sont rejetées par les autorités consulaires françaises à Téhéran (Iran). Par la présente procédure, les requérants demandent au tribunal d'annuler la décision implicite de rejet et la décision explicite en date du 7 décembre 2022 qui s'est substituée la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé les décisions consulaires.

2. Les motifs de la décision attaquée sont que les jumeaux J et H E ainsi que la jeune A E âgés de plus de 20 ans et de plus de 18 ans le jour où ils ont déposé leur demande de visa ne sont pas éligibles à la procédure de réunification familiale au titre de membre de famille de réfugié (enfants nés d'une union antérieure du conjoint du protégé), et d'autre part, qu' " après un examen approfondi de la situation personnelle du réunifiant qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire et ne se conforme pas aux principes essentiels régissant, conformément aux lois de la République, la vie familiale en France ", il est apparu que l'intéressé a été condamné en 2020 pour des faits de violence aggravés et port d'arme blanche sans motif légitime et qu'en conséquence, la commission a considéré que les membres de sa famille ne peuvent pas être admis au titre de la procédure de réunification familiale.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. (). L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié () produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire./ En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ". Aux termes de l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " la demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet la réunification familiale d'un conjoint ou des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public et à condition que le lien familial soit établi.

5. Aux termes de l'article L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Aux termes de l'article L. 434-4 du même code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ". Ainsi, il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que l'enfant du réfugié dont l'autre parent ne sollicite pas en même temps que lui un visa de long séjour sur le fondement des dispositions du 1° ou du 2° de cet article a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu que soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 ou L. 434-4. Il s'ensuit que l'enfant, mineur de dix-huit ans, souhaitant rejoindre son parent réfugié sans son autre parent, bénéficie de plein droit de la délivrance d'un visa de long séjour soit lorsque son autre parent est décédé ou déchu de l'autorité parentale, soit s'il a été confié à son parent réfugié ou au conjoint de ce dernier en exécution d'une décision d'une juridiction étrangère et est muni de l'autorisation de son autre parent.

6. La commission a fondé sa décision sur un premier motif tiré de ce que "les jumeaux J et H E, nés le 27 mars 2002, ainsi que Mme A E, née le 20 mars 2004, âgés de plus de 20 ans et de plus de 18 ans le jour où ils ont déposé leur demande de visa ne sont pas éligibles à la procédure de réunification familiale au titre de membre de famille de réfugié (enfants nés d'une union antérieure du conjoint du protégé) " dès lors qu'ils avaient dépassé l'âge de dix-huit ans à la date des demandes de visas. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et, en particulier des récépissés d'enregistrement des demandes de visas pour M. J E, M. H E et Mme A E, que ces demandes ont été enregistrées le 16 juillet 2019 dans le " système France-Visas ", date à laquelle M. J E et M. H E ainsi que Mme A E étaient âgés respectivement de 17 ans et 4 mois et 15 ans et 4 mois. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en tant qu'elle a refusé de délivrer des visas de long séjour à M. J E, à M. H E et à Mme A E.

7. D'autre part, la commission a également fondé sa décision sur le motif tiré du fait que M. E avait été condamné en 2020 pour des faits de violence aggravés et port d'arme blanche sans motif légitime. Le ministre précise que le comportement de M. E constituerait une menace pour l'ordre public.

8. M. E ne conteste pas avoir été condamné le 7 juillet 2020 par le tribunal correctionnel de Rouen à une peine de deux mois d'emprisonnement avec sursis et deux ans d'interdiction de détenir ou de porter une arme soumise à autorisation ainsi qu'à une amende de 150 euros pour des faits de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, port d'arme blanche sans motif légitime et violence n'ayant entrainé aucune incapacité de travail. Toutefois, eu égard au caractère isolé de cette infraction certes délictuelle qui a été commise plus de deux ans avant la date de la décision attaquée et du niveau de la sanction pénale à laquelle a été condamnée M. E, les requérants sont fondés à soutenir qu'en opposant l'existence d'une menace à l'ordre public constituée par la présence en France de M. E, la commission aurait entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

9. Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

10. Compte tenu du fait que la présence en France de M. E ne constitue pas une menace pour l'ordre public et que le lien familial unissant le réunifiant aux demandeurs de visas n'est pas sérieusement contesté par le ministre en défense, la décision attaquée doit être regardée comme ayant porté une atteinte disproportionnée au droit des requérants à mener une vie privée et familiale normale tel qu'il est garanti à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par les requérants.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Berradia renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 7 décembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Berradia une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. G E, Mme D E, Mme H E, M. J E, Mme A E, Me Berradia et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2023.

La rapporteure,

M.-A. RONCIERE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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