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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2300890

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2300890

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2300890
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 janvier 2023 et le 17 avril 2023, Mme E, agissant en son nom et en tant que représentante légale des enfants G C et B F E, représentée par Me Régent, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 10 août 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision implicite née le 18 mars 2022 de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) refusant à l'enfant mineur G C la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en qualité de membre de famille d'une réfugiée mineure ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer la demande de visa dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- la décision de la commission de recours est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette même décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation s'agissant du lien familial unissant la jeune G C à la réunifiante ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 avril 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Revéreau a été entendu au cours de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- et les observations de Me Sachot, substituant Me Régent, avocate de Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D E, ressortissante ivoirienne née le 7 février 1991, est entrée en France en décembre 2017. Sa fille B F E, née en France le 20 octobre 2018, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 13 octobre 2020 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides. Mme E, souhaitant faire venir en France celle qu'elle présente comme sa fille ainée, également mineure, prénommée G C et née le 28 juin 2013, a déposé pour le compte de cette dernière une demande de visa d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française en Côte d'Ivoire, en qualité de membre de famille d'une réfugiée mineure. Par une décision implicite née le 18 mars 2022, cette autorité a refusé de délivrer le visa sollicité. Par une décision implicite née le 10 août 2022, à laquelle s'est substituée une décision expresse du 13 octobre 2022 dont Mme E doit être regardée comme demandant l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. La décision expresse de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 13 octobre 2022 s'étant substituée à la décision implicite de rejet de cette même commission, née le 10 août 2022, les conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme étant dirigées contre la seconde.

3. En premier lieu, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 13 octobre 2022 mentionne les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur laquelle elle se fonde. Elle indique par ailleurs que le lien familial entre la demandeuse et la réunifiante ne correspond pas à l'un des cas lui permettant d'obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale en qualité de membre de famille de réfugié, en précisant que la jeune G C, âgée de 9 ans, voyagerait seule alors que les parents de la réunifiante se trouve déjà sur le territoire français depuis plusieurs années. Ainsi, la décision de la commission, qui comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision contestée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ". Enfin, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

5. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les ascendants directs d'un enfant mineur non marié réfugié en France ou bénéficiaire de la protection subsidiaire peuvent demander à le rejoindre au titre de la réunification familiale. Ces mêmes dispositions prévoient que ces derniers peuvent être accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. La circonstance que l'un des deux parents réside déjà en France ne fait pas obstacle à la délivrance d'un visa de long séjour au profit de ces enfants s'il sont accompagnés par l'autre parent.

6. Il ressort des pièces du dossier que la demande de visa présentée pour le compte de l'enfant mineure G C, demi-soeur de B F E, également mineure, à laquelle a été reconnue la qualité de réfugiée, en vue de rejoindre cette dernière et leur mère en France, n'a pas été introduite en vue de permettre, ainsi que le prévoient les dispositions précitées du 3° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à la mère de la réfugiée mineure, qui se trouve déjà en France, de rejoindre sa fille protégée, accompagnée le cas échéant de sa fille G C. Dès lors, la jeune G C n'entre pas dans le champ d'application de ces dispositions relatives aux conditions d'attribution des visas au titre de la réunification familiale. Par suite, en rejetant pour ce motif le recours de Mme E, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni méconnu le principe d'unité familiale des réfugiés.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Il résulte également des stipulations de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne que : " toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications ".

8. Il ressort des pièces du dossier que l'enfant G C a toujours vécu en Côte d'Ivoire, et il n'est pas établi qu'elle soit isolée dans son pays de résidence où vit par ailleurs son père ainsi que ses grands-parents maternels qui en assurent la garde. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que la requérante a pu rendre visite à sa fille du 26 février au 14 mars 2022. Dans ces conditions, la commission de recours contre les refus de visa n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de la vie familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par la décision contestée et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

9. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Si Mme E fait valoir que l'intérêt supérieur de son enfant est de vivre dans le même pays que sa mère, il est constant que la décision portant refus de visa de long séjour n'a pas pour objet de séparer la requérante de sa fille. En outre, si Mme E produit une ordonnance d'autorisation parentale de sortie du territoire datée du 24 décembre 2021, établie à la demande de M. A C, père de la demandeuse, par un juge des tutelles du tribunal de première instance de Daloa (Côte d'ivoire), dont le ministre ne conteste pas l'authenticité, Mme E n'établit pas de quelle manière elle pourrait contribuer de manière effective à l'entretien et à l'éducation de l'enfant G C dès lors qu'elle se trouverait sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

11. En cinquième et dernier lieu, si Mme E allègue des craintes tenant au risque d'excision en Côte d'ivoire, il n'est pas établi par les pièces du dossier que l'enfant G C, qui est hébergée chez ses grands-parents maternels, serait exposée à des peines ou traitements inhumains et dégradants. Dès lors, Mme E n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée porte atteinte au principe de dignité humaine et exposerait la jeune G C à un risque de traitement inhumain et dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée à la requête, que les conclusions à fin d'annulation de Mme E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application combinée de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, à Me Regent et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 31 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Dubus, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2023.

Le rapporteur,

P. REVEREAU

Le président,

P. BESSE

La greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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