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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301080

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301080

lundi 4 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301080
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantLEJOSNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 janvier 2023 et le 23 août 2023, Mme B C, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale des enfants H D et E A, représentée par Me Lejosne, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 novembre 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté le recours contre les décisions du 4 février 2022 de l'autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun) refusant de délivrer à H D et à E A des visas de long séjour en qualité de membres de la famille d'une réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- le motif tiré de l'absence de production d'un jugement de délégation de l'autorité parentale ou d'une autorisation de sortie du territoire est entaché d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation ;

- le nouveau motif soulevé en défense est entaché d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des enfants et leur lien familial avec la réunifiante sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 avril 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée, s'agissant du seul E A, peut également être fondée sur le défaut de valeur probante de l'acte de naissance produit.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Heng a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante camerounaise, s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 14 février 2019. Elle a déposé, pour le compte de H D et E A, de même nationalité, nés les 5 août 2007 et 15 mars 2014, qu'elle présente comme ses enfants, des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun). Par deux décisions du 4 février 2022, cette autorité a refusé de délivrer ces visas. Par une décision du 21 novembre 2022, dont Mme C demande l'annulation, le ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas suivi la recommandation de la commission de recours contre les refus de visa, a rejeté ces demandes de visas.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ".

3. D'autre part, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auxquels renvoient les dispositions de l'article L. 561-4 en matière de réunification familiale : " Le regroupement familial peut également être sollicité pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint dont, au jour de la demande, la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ou dont l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. " et " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

4. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer les visas sollicités, le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est fondé sur le motif tiré de l'absence de délégation d'autorité parentale et d'autorisation de sortie du territoire de la part des pères des deux enfants.

5. Il ressort des pièces du dossier que, par un jugement du 21 juillet 2022, le tribunal de première instance de Yaoundé a confié à Mme C la garde exclusive de ses fils H D et E A. S'il est vrai qu'elle ne produit pas d'autorisation de sortie du territoire camerounais émanant des pères des enfants, il ressort des motifs de ce même jugement que l'un est décédé, et que l'autre réside en Europe. Au demeurant, si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir qu'il " ne reconnait pas " le décès du père d'un des enfants, qui, au demeurant, a été déclaré par un médecin le 20 janvier 2022, il n'apporte aucun élément permettant d'établir l'existence d'une fraude. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de leur délivrer un visa de long séjour pour le motif exposé au point précédent.

6. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué à la requérante, et s'agissant du seul E A, que l'acte de naissance produit n'est pas probant.

8. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

9. Pour justifier de l'identité E A et de son lien familial avec elle, la requérante verse aux débats l'acte de naissance n° 2014/CE7301/N/9455, dressé le 30 mars 2014 par l'officier d'état civil de l'arrondissement de Yaoundé II, qui mentionne que l'intéressé est né le 15 mars 2014 de Mme B C et de Rostand Tankeu. Le passeport de l'enfant est également produit. Il ressort, toutefois, des pièces du dossier, et notamment de l'attestation datée du 27 juillet 2023, postérieure à la décision attaquée mais qui révèle des faits qui lui sont antérieurs, et établie par l'officier d'état civil du centre d'état civil de Yaoundé, d'une part, que l'acte de naissance E A a été dressé dans ce centre le lundi 31 mars 2014 et que la mention du 30 mars est une erreur matérielle, et d'autre part, qu'il est authentique et qu'il a fait l'objet d'un archivage dans le service dédié dudit centre. Par ailleurs, il ressort des motifs du jugement mentionné au point 5 que cet acte de naissance a été pris en compte comme faisant foi par le tribunal de première instance de Yaoundé. Dans ces conditions, le nouveau motif opposé par le ministre dans son mémoire en défense n'est pas susceptible de fonder légalement la décision attaquée. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs qu'il a sollicitée.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux jeunes H D et E A les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Lejosne, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 21 novembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux jeunes H D et E A les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Lejosne la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à Me Lejosne et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2023.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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