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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301123

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301123

lundi 4 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301123
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantSABATAKAKIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 23 janvier et 4 juillet 2023, M. C F B et Mme E C F B, ainsi que M. C H B et Mme I C B, représentés par Me Sabatakakis, demandent au tribunal :

1°) d'admettre M. F B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision implicite née le 16 janvier 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 15 septembre 2022 de l'autorité consulaire française au Sri Lanka refusant de délivrer à Mme E C F B, à M. C H B et à Mme I C B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, à défaut, de réexaminer leur situation, dans les mêmes conditions de délai, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxes à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci s'engage à renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat correspondant à sa mission au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que l'ensemble des documents d'état civil qu'ils ont produits, dont le certificat de mariage établi par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sont authentiques et qu'ils permettent d'établir l'existence du lien marital qui les unit, la réalité des liens familiaux avec M. D ainsi que l'identité des demandeurs de visas ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les consorts F B ne sont pas fondés.

M. F B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme André,

- et les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public,

Considérant ce qui suit :

1. M. G B, ressortissant sri-lankais, né le 7 octobre 1970, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la Cour nationale de droit d'asile du 22 juillet 2016. Les demandes de visas en qualité de membres de famille d'un réfugié, déposées par Mme E F B, qu'il présente comme son épouse, et pour C H et I C D, nés respectivement les 18 janvier 2005 et 11 octobre 2003, qu'il présente comme ses enfants, auprès de l'autorité consulaire au Sri Lanka, ont été rejetées le 15 septembre 2022. Par une décision implicite née le 16 janvier 2023, dont les consorts B demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. F B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2023, les conclusions de la requête tendant à ce qu'il bénéficie de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a, dès lors, plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort de l'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire adressé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, que, pour rejeter les demandes de visas de long séjour de Mme E C F B, de Mme I C F B et de M. C H F B, la commission de recours s'est appropriée les motifs opposés par l'autorité consulaire tirés de ce que d'une part, les documents d'état civil produits présentent les caractéristiques d'un document frauduleux, et d'autre part, leurs déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale.

4. D'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

5. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial du conjoint et des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

7. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. Enfin, l'article L. 121-9 du même code dispose que : " L'office est habilité à délivrer, après enquête s'il y a lieu, aux réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine. Les pièces délivrées par l'office ne sont pas soumises à l'enregistrement ni au droit de timbre ". Il résulte des dispositions précédemment citées que les actes établis par l'office français de protection des réfugiés et apatrides sur le fondement des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en cas d'absence d'acte d'état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l'appui d'une demande de visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d'un réfugié dans le cadre d'une réunification familiale, ont, dans les conditions qu'elles prévoient, valeur d'actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l'autorité administrative de faire échec.

9. Les requérants ont produit une copie certifiée conforme à l'original d'un certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil, établi par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, le 29 juin 2017, sur le fondement de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort de ce certificat que M. C F B et Mme E J se sont mariés le 1er janvier 2000 à Batticaloa, au Sri Lanka. Si, suite à la levée d'actes sollicitée par les autorités françaises à des fins de vérification des actes d'état civil produits par les requérants, les autorités locales n'ont pas retrouvé dans les registres d'état civil leur acte de mariage sri-lankais n° 1927, il est constant qu'aucune procédure d'inscription de faux n'a été engagée à l'encontre du certificat de mariage du 29 juin 2017, de sorte que les énonciations qu'il comporte font foi.

10. Par ailleurs, à l'appui de la demande de visa de M. C H F B a été produit un acte de naissance n° 7200, faisant état de son lien de filiation avec M. et Mme F B . A cet acte a été considéré comme n'étant pas authentique par les autorités locales, celles-ci n'ont pas précisé la cause de l'absence de cet acte dans les registres d'état civil sri-lankais, en ne cochant aucune des cases prévues à cet effet dans le formulaire de réponse transmis aux autorités françaises. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments suffisamment précis qui permettraient de remettre en cause l'authenticité de l'acte contesté, les requérants sont fondés à soutenir que la commission a entaché sa décision d'une erreur de droit en refusant de délivrer un visa à M. C H F B, pour les motifs énoncés au point 2.

11. Enfin, il ressort des pièces du dossier que pour justifier de l'identité de Mme I C F B et de son lien de filiation avec M. C F B, a été produit, à l'appui de sa demande de visa, un extrait de son acte de naissance n° 2116 remis le 2 septembre 2022. Il ressort de ce document, dont l'administration a demandé la vérification de l'authenticité auprès des autorités sri-lankaises, qu'elle est issue de l'union de M. C F B et de Mme E J, ce qui n'est pas contesté par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

12. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur de droit en refusant de délivrer les visas sollicités.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les consorts B sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Eu égard aux motifs d'annulation, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance de visas de long séjour, au profit de Mme F B, Mme I C F B et M. C H F B, dans un délai de deux mois suivant la notification de ce jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. M. F B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Sabatakakis, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle de M. F B .

Article 2 : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, née le 16 janvier 2023, est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à Mme E C F B, à Mme I C F B et à M. C H F B des visas de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Sabatakakis la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C F B, à Mme E C F B, à M. C H F B et à Mme I C F B, ainsi qu'à Me Sabatakakis et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2023.

La rapporteure,

M. ANDRE

La présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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