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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301551

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301551

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301551
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 janvier 2023, complétée par des mémoires enregistrés le 2 février 2023, le 6 mars 2023, le 13 mars 2023 et le 30 mai 2023, M. A I et Mme D I, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants des enfants mineurs F et H K G, représentés par Me Pronost, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours préalable, réceptionné le 30 novembre 2022, formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Abidjan rejetant la demande de visa d'entrée et de long séjour présentée pour Mme I et les enfants H K G et F au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ou à tout le moins réexaminer les demandes de visas, dans le même délai, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'admettre M. I au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 440 euros au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou, si la demande d'aide juridictionnelle est rejetée ou s'il n'y est que partiellement fait droit, au profit d'un des requérants en application des dispositions de ce dernier article.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'ils doivent être considérés comme concubins, que M. I a reconnu l'enfant F et est le père de l'enfant H K G ;

- la commission était tenue de demander la production d'un jugement confiant l'enfant H K G au requérant en application des dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mars 2023, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. I ne sont pas fondés.

M. A I a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 février 2023.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er septembre 2023 :

- le rapport de Mme Douet, rapporteur,

- et les observations de Me Pronost, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. I, ressortissant ivoirien entré en France le 22 mars 2018, a été reconnu réfugié par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 31 janvier 2019. Au mois de mars 2022, des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour Mme I, qu'il présente comme son épouse, et les jeunes H K G, qu'il présente comme son fils né d'une précédente relation, et F, fille de Mme I. Après le rejet implicite de ces demandes par l'autorité consulaire française à Abidjan, M. I a formé un recours contre cette décision auprès de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. Par une décision du 28 octobre 2022, le président de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté ce recours comme manifestement mal fondé. M. et Mme I ont à nouveau contesté le refus de visa par un second courrier du 30 novembre 2022. Ils demandent l'annulation de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté leur recours formé contre le refus de visa opposé par l'autorité consulaire française en Côte d'Ivoire.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. I a été admis à l'aide juridictionnelle totale postérieurement à l'introduction de la requête. Les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire. ". L'article L. 232-4 du même code précise cependant que : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des mentions figurant sur l'accusé de réception postal, que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a réceptionné le recours de M. I le 30 novembre 2022. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les requérants aient demandé la communication des motifs de la décision implicite de rejet de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

5. Il ressort des termes du mémoire en défense que le refus de visa est fondé sur l'absence de lien familial établi entre M. I et Mme I ainsi qu'entre M. I et la jeune F et de l'absence de jugement confiant au titre de l'autorité parentale le jeune H K G au requérant et la jeune F à Mme I.

6. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :

1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ;

2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ;

3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire.

Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective.

L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Les articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code, ajoutent respectivement que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

7. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux, ou révélerait une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

En ce qui concerne la situation de l'enfant H K G :

9. Il ressort des pièces du dossier que l'enfant H K G, né le 28 août 2010, est le fils de M. I et de Mme E J, et a été autorisé par jugement du 17 mars 2021 du tribunal de Grand Bassam (Côte d'Ivoire) sur requête de Mme J, à sortir du territoire pour rejoindre M. I en France et " à y séjourner avec lui ". Par suite, les requérants sont fondés à soutenir qu'en se fondant sur l'absence de décision juridictionnelle de délégation d'autorité parentale et d'accord de Mme J quant au départ de son fils, l'administration a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne le lien de concubinage entre les requérants et la situation de l'enfant F :

10. M. et Mme I se prévalent de la qualité de concubins. Ils se bornent toutefois à produire une copie peu lisible d'une attestation de mariage religieux établie le 12 mars 2014, alors que M. I s'est déclaré célibataire sur son formulaire de demande d'asile et n'a fait aucune mention d'un lien de concubinage avant le 20 mars 2019. Par ailleurs les transferts d'argent postérieurs à la demande d'asile, les traces d'échanges téléphoniques et les attestations produites ne permettent pas de tenir pour établie l'existence d'une vie commune stable et continue antérieurement à la demande d'asile de M. I, en date du 3 mai 2018. Dans ces conditions, c'est par une exacte application des dispositions citées au point 6 que la commission a rejeté la demande de visa présentée par Mme I.

11. Pour établir la filiation de l'enfant F les requérants produisent d'abord un " extrait des registres de l'état civil pour l'année 2022 " portant mention marginale d'un jugement supplétif n° 78 du 21 janvier 2022 du Tribunal de Grand Bassam selon lequel l'enfant F, née le 6 mai 2008, est la fille A I et D I, puis, un extrait des minutes du greffe de ce tribunal ne comportant aucun motif mais uniquement le dispositif du jugement. Ces pièces ne permettent pas de tenir la filiation de l'enfant F pour établie. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a connaissance de cette enfant sous le nom de F C, fille de Mme B et M. C. Les requérants reconnaissent d'ailleurs dans leurs écritures que la filiation paternelle de cette enfant est différente de celle indiquée sur le document d'état civil produit. Dans ces conditions, la filiation de cette enfant n'étant pas établie de façon certaine, et compte tenu de ce qui a été dit au point précédent quant à l'absence de concubinage établi entre les requérants, le refus de visa demandé au titre de la réunification familiale n'est pas entaché d'erreur d'appréciation. Il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision de refus de visa, s'agissant de l'enfant F, en se fondant sur ce motif qui suffisait, à lui seul, à fonder la décision attaquée.

12. Si les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration imposent à l'administration, à peine d'illégalité de sa décision, d'indiquer au demandeur, lorsque la demande de ce dernier est incomplète, les pièces ou informations manquantes dont la production est requise par un texte pour permettre l'instruction de sa demande, en revanche, elles n'ont pas pour objet d'imposer à l'administration d'inviter le demandeur à produire les justifications de nature à établir une situation individuelle permettant d'obtenir un visa.

13. Dès lors que ni le lien de concubinage entre M. I et Mme I ni le lien de filiation entre l'enfant F et M. I ne sont établis par les pièces du dossier, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelles des intéressés ne peuvent qu'être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont seulement fondés à demander l'annulation de la décision de refus de visa opposé à l'enfant H K G.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité au jeune H dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

16. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'État la somme demandée au titre des frais exposés.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre M. I au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 :La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée en tant qu'elle confirme le refus de visa opposé au jeune H K G I.

Article 3 :Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer au jeune H K G I le visa sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A I, à Mme D I et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Chatal, conseillère,

M. Ravaut, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

La présidente-rapporteure,

H. DOUET

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

A. CHATAL

La greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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