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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301554

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301554

mardi 5 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301554
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 31 janvier, 12 septembre et 20 octobre 2023, Mme C A, représentée par Me Pronost, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) du 15 juin 2022 refusant aux jeunes E, B A et F A la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de délivrer le visa demandé dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, subsidiairement, de réexaminer la demande dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 440 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la requérante de la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est intervenue au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est réunie dans une composition régulière ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il peut être dans l'intérêt d'un enfant de rejoindre son parent en France même si son autre parent n'est ni décédé ni déchu de ses droits parentaux ;

- elle méconnaît l'article L. 114-5 du code de justice administrative dès lors qu'elle n'a pas été invitée à produire un jugement de déchéance de l'autorité parentale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d'état qui établissent la filiation avec les demandeuses de visa ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 octobre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens invoqués ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut également être fondée sur le motif tiré du caractère inauthentique des actes de naissance produits.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dubus,

- les observations de M. Rosier, rapporteur public,

- et les observations de Me Pronost, représentant Mme A.

Une note en délibéré, enregistrée pour la requérante le 14 novembre 2023, n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante guinéenne, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 8 février 2021. Les jeunes E, B A et F A, nées respectivement les 19 août 2005, 30 décembre 2007 et 22 octobre 2009, que Mme A présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée), au titre de la réunification familiale. Par décisions du 15 juin 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision du 24 novembre 2022, dont Mme A demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision attaquée est fondée, d'une part, sur la circonstance que, le père des enfants n'étant ni décédé ni déchu de l'exercice de ses droits parentaux ou du droit de garde, l'intérêt supérieur des demandeuses de visa commande qu'elles restent auprès de lui dans leur pays d'origine et, d'autre part, sur l'absence de production d'un jugement de délégation d'autorité parentale.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. () ". Enfin, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auxquels les dispositions de l'article L. 561-4 du même code renvoient : " Le regroupement familial peut également être sollicité pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande, 1° la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. " et " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

4. Il ressort des pièces du dossier que, par un jugement de délégation de l'autorité parentale n° 326, rendu le 21 juillet 2022, le tribunal de première instance de Conakry-3, M. D A, père de E, B A et F A, a accordé la délégation de son autorité parentale pour ses trois filles à la requérante. Par ailleurs, par trois documents établis le 9 août 2022, comportant le tampon de la directrice de l'office de protection du genre, de l'enfance et des mœurs du ministère de la sécurité et de la protection civile, M. D A a autorisé les demandeuses de visas à quitter le territoire guinéen pour se rendre en France.

5. Il résulte de ce qui précède qu'en se fondant, pour rejeter le recours dont elle était saisie, sur le motif tiré de l'intérêt supérieur des enfants à rester auprès de leur autre parent dans leur pays d'origine, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a méconnu les dispositions de l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Toutefois l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué au requérant, que les jugements supplétifs d'acte de naissance produits sont inauthentiques. Le ministre de l'intérieur doit ainsi être regardé comme demandant implicitement une substitution de motif.

8. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

9. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer retient que les jugements supplétifs d'actes de naissance des demandeuses de visas ont été établis en méconnaissance des dispositions de l'articles 175 de l'ancien code civil guinéen, désormais codifiées à l'article 184 du même code. Toutefois, il ne résulte pas des dispositions de cet article que celles-ci seraient applicables à l'établissement des jugements supplétifs et aux actes de naissance dressés en transcription. En outre, il ressort des pièces du dossier que les passeports des intéressées comportent des numéros d'identification nationale sur lesquels sont portés aux 11ème, 12ème et 13ème rangs des chiffres qui correspondent au numéro de leurs actes de naissance.

10. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit révélerait l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international. En l'espèce, la circonstance que les jugements supplétifs comportent des motivations que le ministre de l'intérieur et des outre-mer estime défaillantes, et qu'ils se bornent à rappeler les étapes de la procédure et à conclure, sans débat contradictoire, que les demandeuses de visas sont les filles de Mme A, ne permet pas d'établir qu'ils sont entachés de fraude, ni que les actes dressés en transcription sont dépourvus de caractère probant. Il en est de même concernant la circonstance que les témoins entendus à la barre sont des membres de la famille de la requérante, le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne versant aucun élément de nature à démontrer que des témoignages familiaux seraient contraires à la législation locale.

11. Il suit de là qu'il n'y a pas lieu d'accueillir la demande de substitution de motifs demandée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision attaquée du 24 novembre 2022 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à E, B A et F A les visas de long séjour demandés dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

14. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pronost, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 novembre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à E, B A et F A les visas demandés dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pronost la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 14 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

Mme Dubus, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2023.

La rapporteure,

P. DUBUS

La présidente,

H. ROULAND-BOYER

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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