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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301594

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301594

lundi 11 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301594
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er février et 19 octobre 2023,

M. D B, M. C D B et Mme A D B, représentés par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision née le 4 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'ambassade de France à Addis-Abeba (Ethiopie) refusant de délivrer à M. C D B ainsi qu'à Mme A D B des visas d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale, a implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de faire procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

5°) en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle ou d'admission à l'aide juridictionnelle partielle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser aux requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision a été prise ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 juin 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (55 %) par une décision du 6 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 novembre 2023 :

- le rapport de M. Templier, rapporteur,

- et les observations de Me Le Floch, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant érythréen, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du 15 janvier 2020 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). M. C D B et Mme A D B, ses enfants allégués, ont demandé la délivrance de visas d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'ambassade de France à Addis-Abeba (Ethiopie), laquelle a rejeté leurs demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces refus consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités par une décision née le 4 décembre 2022, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 6 septembre 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a admis

M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Les conclusions tendant à ce que les requérants soient provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, le moyen tiré de l'irrégularité de la composition de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, dirigé contre une décision implicite née du silence gardé par cette commission pendant plus de deux mois, doit être écarté comme inopérant.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / () ".

5. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressée avec la personne reconnue réfugiée.

6. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

7. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". La décision consulaire relative à M. D B comporte une case cochée et la mention : " Le dossier que vous avez déposé ne contient pas la preuve que vous avez été déclaré comme membre de famille de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire lors de la déclaration par l'intéressé de sa situation familiale en application de l'article R. 722-4 du CESEDA ". La décision consulaire relative à Mme D B comporte une case cochée et la mention : " Le dossier de demande de visa ne contient pas la preuve du lien familial avec la personne placée sous la protection de l'OFPRA ".

En ce qui concerne M. D B :

8. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du formulaire complété le 13 décembre 2018 par M. B lors de sa demande d'asile et de la fiche familiale de référence établie le

19 février 2020, que ce dernier a déclaré M. D B comme son enfant. Dans ces conditions, en retenant que le dossier de M. D B ne contenait pas la preuve qu'il a été déclaré comme membre de famille de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire lors de la déclaration par l'intéressé de sa situation familiale, en application de l'article R. 722-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour établir que la décision attaquée est légale, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que les documents versés au dossier pour établir l'identité de M. D B et, par conséquent, le lien de filiation avec le réunifiant ne sont pas probants, et que la filiation par possession d'état ne peut être démontrée en raison de l'insuffisance des éléments produits.

11. Pour établir l'identité de M. D B, les requérants versent au dossier un certificat de baptême délivré le 21 mars 2004 par l'église orthodoxe copte érythréenne non signé par M. B, quelques photographies dont certaines ne sont pas datées, des justificatifs de transferts d'argent réalisés en 2020 et 2021, des extraits de conversations issus d'une messagerie non traduits et un certificat d'enregistrement auprès du Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés (HCRNU). Toutefois, et alors que le certificat de baptême versé au dossier ne présente pas le caractère d'un acte d'état-civil, ces éléments ne sont pas suffisants pour établir l'identité du demandeur de visa et, ce faisant, son lien familial avec le réunifiant. Dans ces conditions, il y a lieu d'accueillir la demande de substitution de motifs du ministre de l'intérieur et des outre-mer, laquelle n'a privé les requérants d'aucune garantie procédurale.

En ce qui concerne Mme D B :

12. Pour établir l'identité de Mme D B, les requérants versent au dossier un certificat de baptême délivré le 12 juin 2005 par l'église orthodoxe copte érythréenne, quelques photographies dont certaines ne sont pas datées, des justificatifs de transferts d'argent réalisés en 2020 et 2021, des extraits de conversations issus d'une messagerie non traduits et un certificat d'enregistrement auprès du Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés. Toutefois, et alors que le certificat de baptême versé au dossier ne présente pas le caractère d'un acte d'état-civil, ces éléments ne sont pas suffisants pour établir l'identité de la demandeuse de visa et, ce faisant, son lien familial avec M. B. Dans ces conditions, en rejetant la demande de visa pour le motif précédemment exposé, la commission de recours n'a entaché sa décision ni d'erreur de droit ni d'une erreur d'appréciation.

13. En dernier lieu, eu égard à ce qui précède, en l'absence de preuve de l'identité des demandeurs de visas, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par

M. B, M. D B et Mme D B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles tendant au prononcé d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B, de M. D B et de Mme D B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à M. C D B, à Mme A D B au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Le Floch.

Délibéré après l'audience du 20 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2023.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

H. ROULAND-BOYERLa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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