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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301646

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301646

mardi 5 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301646
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 2 février 2023, 10 février 2023 et 26 octobre 2023, M. E I et Mme G, agissant en leur nom et en tant que représentants légaux des enfants O J E D, K E, L E B, C N E A et M E I, représentés par Me Regent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 8 septembre 2022 de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun) en ce qu'elle a refusé de délivrer à l'enfant C N E un visa de long séjour en qualité de membre de famille de réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de faire réexaminer la demande de visa dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est insuffisamment motivée ;

- cette même décision est entachée d'une erreur d'appréciation, tant au regard de l'absence d'intention frauduleuse s'agissant des actes d'état civil produits que de la possession d'état s'agissant du lien de filiation entre M. H E I et l'enfant C N E A, en méconnaissance des dispositions de l'article L 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 octobre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. H E I a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- les observations de Me Sachot Coline, substituant Me Regent, avocate de M. E I et Mme G.

- et les observations de M. E I, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E I, ressortissant camerounais, né le 19 août 1986, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 10 décembre 2020. Mme F G, née le 21 mars 1992, qu'il présente comme son épouse, les jeunes O J E D, née le 19 janvier 2010, K E, né le 28 février 2012, L E B, née le 18 juillet 2015, C N E A, née le 31 octobre 2016 et M E I, né le 1er octobre 2018, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour, auprès de l'autorité consulaire française à Douala, en qualité de membres de famille d'un réfugié. Par une décision du 8 septembre 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision du 28 septembre 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a recommandé au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités à Mme G et aux enfants O J E D, K E, L E B et M E I. Par une décision du 21 novembre 2022 le ministre a donné une suite favorable à la délivrance des visas concernés. Par une décision du 28 septembre 2022, dont M. E I et Mme G demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision consulaire, en ce qu'elle a refusé la délivrance d'un visa de long séjour à la jeune C N E A.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. Il ressort des termes de la décision attaquée du 28 septembre 2022 que, pour rejeter la demande de visa de long séjour présentée pour l'enfant C N E A, la commission de recours s'est fondée, outre sur les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'elle vise expressément, sur un premier motif tiré de ce que l'acte de naissance de l'enfant n'existe pas dans le registre souche du centre d'état civil de Foumban (Cameroun), au regard de l'enquête du poste consulaire mené auprès des autorités locales. Elle s'est également fondée sur un second motif tenant à l'intention frauduleuse qui relève de la production de cette pièce au dossier.

3. Il résulte des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ". Enfin, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

4. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. Il ressort des pièces du dossier qu'ont été produits au dossier de demande de visa et devant la commission de recours, pour justifier de l'identité et du lien de filiation de l'enfant C N E A avec le réunifiant, un acte de naissance n° 2017/OU/3501/N/4677 du 16 décembre 2016, émanant de l'officier d'état civil du centre d'état civil de la commune de Foumban, une fiche familiale de référence d'état civil de l'office français de protection des réfugiés et apatrides, datée du 28 décembre 2020, dans laquelle M. E I déclare cet enfant comme étant sa fille, et un passeport n° AA002975 délivré le 15 juillet 2021 au nom de l'enfant, l'ensemble de ces documents faisant état, de manière concordante, d'une naissance de l'enfant C N E A à la date du 31 octobre 2016 et, s'agissant des actes d'état civil, d'un lien de filiation avec le réunifiant. Pour rejeter le recours dirigé contre la décision consulaire lui refusant la délivrance de visa, la commission de recours se fonde sur le motif tiré du fait que l'acte de naissance précité de l'enfant C N E A n'existe pas dans le registre souche du centre d'état civil de Foumban, selon le résultat d'une enquête du poste consulaire menée auprès des autorités locales. Les requérants font toutefois valoir que la levée d'acte effectuée à la demande du poste consulaire ne portait que sur le registre de l'année 2017 et produisent, en soutien de leurs écritures, une attestation d'existence de souche d'acte de naissance n° 1209, datée du 13 octobre 2022, faisant état de l'existence dans le registre d'état civil de l'année 2016 de la commune de Foumban d'un acte de naissance n° 2016/OU/3501/N/4677, ainsi qu'une copie certifiée conforme de cet acte datée du 8 février 2023 et une autre attestation d'existence de la souche de l'acte de naissance, également datée du 8 février 2023. Si le ministre oppose, d'une part, que ces documents mentionnent un numéro d'acte, s'agissant de l'année, différent de l'acte de naissance produit à l'appui de la demande de visa, à savoir 2016 au lieu de 2017, et d'autre part, qu'ils ont été produits postérieurement à la date de la décision contestée, les requérants font valoir, sans être utilement contredits, que la différence de date constatée relève d'une erreur matérielle de transcription de l'officier d'état civil et ne constitue qu'une irrégularité mineure ne permettant pas, à elle seule, de déterminer avec certitude l'absence de l'acte de naissance dans les registres d'état civil de la commune de naissance de l'enfant et de l'inauthenticité de l'acte de naissance produit. Il est constant par ailleurs que les mentions de cet acte de naissance sont concordantes, s'agissant des éléments relatifs à l'identité et au lien de filiation de l'enfant C N E A avec le réunifiant, avec les déclarations, au titre de l'état civil, de M. E I auprès de l'office français de protection des réfugiés et apatrides lors du dépôt de sa demande d'asile, également produites au dossier et faisant état de l'enfant C N E A en qualité de fille alléguée. Par suite, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en considérant que l'authenticité de l'acte de naissance produit n'était pas établie.

6. La commission de recours s'est également fondée, pour rejeter le recours dirigé contre le refus consulaire de délivrance de visa, sur l'intention frauduleuse que constituerait la production de l'acte de naissance précité. Toutefois, la circonstance que les requérants ne produisent pas, à l'appui de l'acte de naissance contesté, un jugement de rectification ou d'annulation de ce dernier n'est pas de nature au regard de l'irrégularité mineure affectant cet acte, à établir l'intention frauduleuse, le ministre ne produisant pas, au demeurant, le contenu de l'enquête du poste consulaire effectuée auprès des autorités locales.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. E I et Mme G sont fondés à demander l'annulation de la décision de la commission de recours du 28 septembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa sollicité dans un délai de deux mois suivant sa notification, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

9. M. E I a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Regent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 28 septembre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer un visa de long séjour en qualité de membre de famille d'un réfugié à l'enfant C N E A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Regent, avocate de M. E I et Mme G, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Regent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. H E I, à Mme F G, à Me Regent et au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

Mme Dubus, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2023 .

Le rapporteur,

P. REVEREAU

La présidente,

H. ROULAND-BOYER

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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