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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2301726

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2301726

vendredi 7 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2301726
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 4ème chambre
Avocat requérantBEARNAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 février 2023 et le 7 juin 2023, Mme A E, représentée par Me Béarnais, demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 janvier 2023 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque ce délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal de lui délivrer une attestation de demande d'asile et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour, dans l'un et l'autre cas dans le délai de 8 jours à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui devra être versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de la renonciation dudit avocat à percevoir la contribution versée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que les décisions attaquées auraient été signées par une autorité compétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est intervenue en méconnaissance de son droit à être entendue, garanti par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les dispositions du dernier alinéa de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les décisions attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent également les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de destination méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'et du séjour des étrangers et du droit d'asile

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 mai 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 juin 2023.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- le traité sur l'Union européenne ;

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Livenais pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile concernant le cas où l'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des 1, 2° ou 4° de l'article L. 611-1 du même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. Livenais, magistrat désigné,

-et les observations de Me Béarnais, représentant Mme E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ". Aux termes de l'article L. 614-5 de ce même code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 1°, 2° ou 4° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quinze jours suivant la notification de la décision. L'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-7, notifiée postérieurement à la décision portant obligation de quitter le territoire français, peut être contestée dans les mêmes conditions. Le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres de sa juridiction ou parmi les magistrats honoraires inscrits sur la liste mentionnée à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative statue dans un délai de six semaines à compter de sa saisine () L'audience est publique. Elle se déroule sans conclusions du rapporteur public, en présence de l'intéressé, sauf si celui-ci, dûment convoqué, ne se présente pas. L'étranger est assisté de son conseil s'il en a un. Il peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin qu'il lui en soit désigné un d'office. Lorsque l'étranger conteste une décision portant obligation de quitter le territoire fondée sur le 4° de l'article L. 611-1 et une décision relative au séjour intervenue concomitamment, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue par une seule décision sur les deux contestations.".

2. Mme E, ressortissante arménienne née le 7 août 1981, déclare être entrée irrégulièrement sur le territoire français le 11 septembre 2018, accompagnée de ses enfants, F D et C D, respectivement nés le 5 juillet 2003 et le 24 mars 2005. Mme E a présenté une demande d'asile définitivement rejetée par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 27 novembre 2020, notifiée à l'intéressée le 18 janvier 2021. Le préfet de la Loire-Atlantique a, compte tenu de cette circonstance, pris à l'encontre de Mme E une décision portant obligation de quitter le territoire français le 30 juin 2022, qui a cependant été annulée par jugement de ce tribunal n° 2209094 du 12 décembre 2022 au motif que M. F D avait formé, à la date de cette décision, une demande de réexamen de sa demande d'asile. Cependant, par une décision de la CNDA du 9 janvier 2023, notifiée le 16 janvier suivant, la demande d'asile de M. D a également été rejetée. Cette dernière circonstance a conduit le préfet de la Loire-Atlantique à prendre de nouveau à l'encontre de l'intéressée, par arrêté du 24 janvier 2023, une décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant son pays de destination. Mme E demande au Tribunal d'annuler ces décisions.

Sur la légalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme B, directrice des migrations et de l'intégration à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par arrêté du 5 septembre 2022, publié le jour même au recueil des actes administratifs de la préfecture de ce département, le préfet de la Loire-Atlantique lui a donné délégation à l'effet de signer notamment les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi des étrangers en situation irrégulière. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté attaqué manque en fait.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, pris au visa, notamment, du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, indique les stipulations conventionnelles ainsi que les dispositions légales sur lesquelles s'est fondé le préfet pour prononcer l'éloignement de Mme E et les circonstances de fait propres à la situation personnelle et familiale de cette dernière qui justifient cette mesure ainsi que la fixation de son pays d'éloignement. Il est, ainsi, suffisamment motivé, le préfet n'étant pas tenu de faire état de l'ensemble des circonstances relatives à la situation de l'intéressée mais uniquement de celles qui fondent les décisions attaquées.

5. En troisième lieu, l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne prévoit : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Il suit de là que le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter son point de vue de manière utile et effective. En particulier, il n'implique pas l'obligation, pour le préfet, d'entendre l'étranger spécifiquement au sujet de l'obligation de quitter le territoire français qu'il envisage de prendre après avoir statué sur le droit au séjour à l'issue d'une procédure ayant respecté son droit d'être entendu.

6. En l'espèce, s'il est constant que Mme E n'a pas été invitée par l'administration à présenter, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, ses observations écrites ou orales sur la perspective d'une mesure d'éloignement, elle ne pouvait ignorer, dans la mesure où elle était informée du rejet définitif de sa demande d'asile, qu'elle était susceptible de faire l'objet d'une telle mesure, alors même qu'elle ne soutient, ni n'allègue, avoir présenté une demande de titre de séjour sur un autre fondement. Il ne ressort pas, en outre, des pièces du dossier que la requérante aurait été privée de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales, ou qu'elle aurait demandé en vain un entretien circonstancié avec les services préfectoraux. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que le droit de la requérante au maintien sur le territoire français en qualité de demandeur d'asile a pris fin le 18 janvier 2021, date de la notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile rejetant son recours contre le refus d'asile, conformément aux prévisions du second alinéa de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, la situation de la requérante ne relevant pas des prévisions de l'article L. 542-2 de code, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du dernier alinéa de cet article ne peut qu'être écarté comme inopérant, la circonstance que l'article 33 de la convention de Genève n'a pas été visée dans l'arrêté litigieux étant sans incidence sur sa légalité.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme E ne résidait que depuis quatre années en France à la date de la décision attaquée. Si l'intéressée soutient que son fils et sa fille résident également en France où ils poursuivent leur scolarité, il est constant que, d'une part, M. D est lui-même débouté du droit d'asile et, de surcroit, majeur et que rien ne s'oppose à ce que Mme D, qui elle-même est devenue majeure postérieurement à l'intervention de la décision attaquée, termine sa scolarité en Arménie et y accompagne sa mère, qui ne soutient pas, ni même n'allègue, y être dépourvue d'attaches personnelles et familiales. Dans ces conditions, et en dépit de la bonne insertion sociale de la requérante et de la circonstance qu'elle a exercé ponctuellement une activité professionnelle et se prévaut d'une promesse d'embauche en vue d'occuper un emploi à temps partiel, les décisions attaquées ne portent pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme E au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En sixième lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

11. Si Mme E soutient que le préfet de la Loire-Atlantique a méconnu l'intérêt supérieur de ses enfants, ce moyen est inopérant en ce qui concerne M. D qui était majeur à la date de la décision attaquée. En outre, cet intérêt réside dans la possibilité pour les enfants de demeurer auprès de leurs parents et, ainsi qu'il a été dit précédemment, rien ne s'oppose en l'espèce à ce que la cellule familiale se reconstitue hors de France, notamment pas la scolarisation en France de Mme D. Il s'ensuit que la requérante n'est pas fondée à soutenir que les décisions attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

12. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. Mme E soutient qu'elle encourt un risque pour sa vie et son intégrité physique en cas de retour dans son pays d'origine. Toutefois, en se bornant à faire état de considérations non documentées sur les risques de mauvais traitements qu'elle encourrait en raison de pressions exercées sur le père de ses enfants dans le cadre d'un conflit d'ordre privé, elle n'établit pas qu'elle serait actuellement exposée, en cas de retour dans ce pays, à un risque de subir des traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la demande d'asile de l'intéressée ayant été au demeurant rejetée, ainsi qu'il a été dit plus haut. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance et des stipulations de l'article 3 de la convention précitée doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme E aux fins d'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées, ainsi par voie de conséquence que sa demande présentée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Béarnais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

Y. LIVENAIS

Le greffier,

E. LE LUDEC

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier

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