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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302115

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302115

vendredi 22 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302115
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantHERVET

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 10 février 2023 sous le numéro 2302115, M. D B, agissant au nom de l'enfant E B, représenté par Me Hervet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours, réceptionné le 15 novembre 2022, contre la décision de l'autorité diplomatique française au Bénin refusant de délivrer à l'enfant E B un visa de long séjour au titre de la procédure de réunification familiale ;

2°) d'annuler la décision initiale de refus de visa ;

3°) d'enjoindre au ministre compétent de délivrer le visa sollicité.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que le lien de filiation de l'enfant avec le réunifiant est établi par les pièces du dossier ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2023 le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 10 février 2023 sous le numéro 2302128, Mme A C B, représentée par Me Hervet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours, réceptionné le 15 novembre 2022, contre la décision de l'autorité diplomatique française au Bénin refusant de lui délivrer un visa de long séjour au titre de la procédure de réunification familiale ;

2°) d'annuler la décision initiale de refus de visa ;

3°) d'enjoindre au ministre compétent de délivrer le visa sollicité.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que son lien de filiation avec le réunifiant est établi par les pièces du dossier ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2023 le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure ;

- et les conclusions de M. Kaczynski, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant de République du Congo né en 1977, réfugié en France depuis 2012, soutient être le père de Mme A C B, née en 2004, et de l'enfant E B, né en 2007. Par leurs requêtes n° 2302115 et 2302128, M. D B et Mme A C B demandent au tribunal d'annuler les décisions par lesquelles la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté les recours, réceptionnés le 15 novembre 2022, contre les deux décisions de l'autorité diplomatique française au Bénin refusant de délivrer à Mme A C et à l'enfant E B des visas de long séjour au titre de la procédure de réunification familiale.

2. Les requêtes n° 2302115 et n° 2302128 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable au litige : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Il résulte de ces dispositions que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, les décisions implicites de cette commission se sont substituées aux décisions de l'autorité diplomatique française au Bénin. Les conclusions des requêtes doivent donc être regardées comme dirigées contre les seules décisions de la commission de recours.

4. Il ressort des écritures en défense du ministre de l'intérieur et des outre-mer que la commission doit être regardée comme ayant rejeté les deux recours au motif que le lien de filiation entre les deux demandeurs de visa et M. B n'était pas établi par les documents d'état civil versés au dossier, ni par des éléments de possession d'état.

5. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. "

6. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

7. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

8. Les requérants soutiennent que les actes de naissance de Mme A C B et de l'enfant E ont été détruits " lors des événements socio-politiques du 4 avril 2016 au Congo " et versent au dossier deux certificats de destruction d'acte de naissance datés du 10 mars 2022, signés par " l'administrateur-maire de l'arrondissement 1 Makélékélé ", d'après lesquels les archives des actes de naissance des enfants A C B et E B, nés en 2004 et en 2007 de l'union de M. D B et Mme G, auraient été détruits le 4 avril 2016. Les requérants joignent également à leurs écritures deux actes de réquisitions du Procureur de la République du tribunal de grande instance de Brazzaville aux fins de reconstitution des actes d'état civil de A C B et de E B, datés du 24 mars 2022, numérotés 475 et 476, tenant pour établie la destruction des actes de naissance et ordonnant à l'officier d'état civil compétent de reconstituer les actes de naissance. Sont produits les actes de naissance expressément dressés le 13 avril 2022 en transcription des réquisitions et qui portent l'ensemble des mentions figurant dans les réquisitions. La circonstance que les actes de naissance indiquent chacun qu'un seul enfant est né vivant, alors que deux enfants apparaissent nés de l'union de M. B et Mme F, n'est pas de nature à retirer aux actes leur caractère probant. De même, M. D B, requérant à la procédure devant le procureur de République, étant susceptible de se domicilier au Congo pour les besoins de cette procédure, la circonstance qu'il apparaisse domicilié à Brazzaville dans les réquisitions du procureur de la République ne prive pas celles-ci de leur caractère authentique. S'il ressort des pièces jointes au mémoire en défense du ministre que les demandeurs ont également produit à l'appui des demandes de visas deux documents se présentant comme les volets 1 d'actes de naissance, datés du 16 février 2004 et du 6 mai 2015, ainsi que le relève le ministre, ceux-ci apparaissent établis par une autorité publique congolaise et sont revêtus du cachet d'une autorité béninoise. En l'absence de précision apportée par l'autorité consulaire, la commission ou le ministre de l'intérieur et des outre-mer quant aux dispositions de droit local empêchant l'établissement d'actes de naissance en transcription de réquisitions faites par le procureur de la République en République du Congo, la production de ces deux actes, qui, au demeurant, ne présentent pas de caractère probant, n'est pas de nature à remettre en cause l'authenticité des actes dressés le 13 avril 2022 sur transcription des réquisitions du procureur de la République congolais. Les requérants sont, dès lors, bien fondés à soutenir que l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec M. D B sont établis par les pièces du dossier et que la commission a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, qu'il y a lieu d'annuler les décisions par lesquelles la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté les recours formés contre les décisions de refus de visas opposées à Mme A C B et à l'enfant E B.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A C B et à l'enfant E B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions par lesquelles la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté les recours formés contre les décisions de refus de visas opposées à Mme A C B et à l'enfant E B sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A C B et à l'enfant E B les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Mme A C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

Mme Chatal, conseillère,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2023.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. ROULAND-BOYERLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2302115,

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