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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302116

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302116

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302116
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantDRAVIGNY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 9 février 2023 et le 23 mai 2023, M. D A agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentant légal de son fils mineur F B A et M. H A, représentés par Me Dravigny, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 22 mars 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 2 août 2022 de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) refusant à Mme K C, à M. H A et à l'enfant mineur F B A la délivrance de visas d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou à défaut, de procéder au réexamen des demandes de visas dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros au profit de Me Dravigny, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée, faute notamment pour la commission de recours d'avoir répondu à la demande de communication de motifs dont elle a été saisie ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le lien de concubinage avec Mme C est établi par les pièces produites et que Mme C héberge et participe à l'entretien et à l'éducation du jeune F B ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celle de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 août 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au non-lieu à statuer en ce qui concerne M. H A et au rejet de la requête pour les autres demandeurs de visas.

Il fait valoir, d'une part, qu'il a donné instruction de délivrer le visa demandé à M. H A, d'autre part que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du

10 octobre 2023.

Les parties ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce qu'il n'y a plus lieu à statuer sur les conclusions dirigées contre la décision du 22 mars 2023 en ce qu'elle concerne le refus de visa opposé à M. H A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Roncière a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant ivoirien, né le 7 octobre 1980, s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié en août 2020. Mme K C, ressortissante ivoirienne, née le 1er janvier 1986, qu'il présente comme sa concubine, l'enfant mineur F B, né le 31 janvier 2016, et M. H A, né le 10 août 2003, qu'il présente comme ses enfants, ont sollicité la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) en qualité de membres d'une famille de réfugié. Par des décisions du 2 août 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite puis par une décision expresse du 22 mars 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours :

2. Pour rejeter les recours formés contre les décisions consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de la circonstance que Mme C ne rentre pas dans le cadre du droit à la réunification familiale dès lors qu'elle ne justifie pas d'une vie commune suffisamment stable et continue à la date de l'introduction de la demande d'asile de M. A, d'autre part, de ce que M. H, issu d'une union précédente, était âgé de plus de 18 ans à la date de sa demande de visa, et enfin de ce que le dossier de demande de visa du jeune F B A ne contient pas la preuve que l'autre parent est décédé, déchu de l'exercice de ses droits parentaux ou que le réunifiant exerce à son égard l'autorité parentale

3. En premier lieu, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France comporte, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ".

5. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. () ". Aux termes de l'article L. 434-3 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ". Aux termes de l'article L. 434-4 du même code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

En ce qui concerne Mme C :

7. D'une part, si les requérants soutiennent que M. A " a déclaré l'existence de sa relation avec Mme C dès le dépôt de sa demande d'asile " et qu'il a indiqué dans son récit présenté à l'appui de cette demande qu'ils " se seraient mariés religieusement en 2019 ", ils ne justifient toutefois par aucune autre pièce du dossier de l'effectivité de ce mariage et d'une vie commune stable et continue avant la date d'introduction de la demande d'asile. D'autre part, les seules productions de rares échanges par messagerie instantanée à compter de 2021, de justificatifs de transfert d'argent au profit de Mme E entre le mois d'octobre 2021 et le mois de décembre 2022, soit postérieurement à la date à laquelle M. A a introduit sa demande d'asile, ne permettent pas, à elles seules, d'établir l'existence effective d'une vie commune suffisamment stable et continue avant la date d'introduction par M. A de sa demande d'asile en 2020. Par suite, faute pour les requérants de satisfaire à la condition prévue au 2° de l'article L. 561-2 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, tenant à la justification d'une vie commune suffisamment stable et continue avant la date d'introduction de la demande d'asile de M. A, la commission, en se fondant sur ce motif, n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne le jeune F B A :

8. Si les requérants produisent une " autorisation parentale " établie par

Mme I, mère du jeune F B A, autorisant l'enfant " à rejoindre son père en ", ce document, établi postérieurement à la date de la décision attaquée, ne peut être considéré comme valant décision d'une autorité juridictionnelle confiant à M. A l'exclusivité de l'exercice de l'autorité parentale à l'égard de son fils. Par suite, faute pour les requérants de justifier satisfaire aux conditions prévues à l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la commission était fondée à rejeter le recours formé devant elle.

En ce qui concerne M. H :

9. Il ressort des pièces du dossier que M. H, né le 10 août 2003, n'avait pas atteint l'âge de dix-neuf ans lorsqu'il a déposé, le 18 janvier 2022, sa demande de visa auprès de l'autorité consulaire française à Abidjan. Dans ces conditions, en opposant à l'intéressé le motif tiré de ce qu'il était âgé de plus de 18 ans à la date de sa demande de visa, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation.

10. En troisième et dernier lieu, compte tenu de ce qui précède, et en l'absence de caractère établi du lien de concubinage revendiqué, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Au vu des éléments produits au dossier et en particulier de l'absence de délégation de l'autorité parentale au bénéfice de

M. A, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté

11. Il résulte de tout de ce qui précède que les requérants sont seulement fondés à demander l'annulation de la décision contestée, en tant qu'elle rejette le recours contre le refus de visa opposé à M. H.

Sur les conclusions à fins d'injonction :

12. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique seulement mais nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. H le visa de long séjour demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à Me Dravigny, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 22 mars 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée en tant qu'elle rejette le recours de M. H.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à

M. H le visa demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Dravigny la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, M. H A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Dravigny.

Délibéré après l'audience du 12 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Dubus, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

La rapporteure,

M.-A. RONCIERE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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