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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302256

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302256

mardi 9 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302256
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 10 février 2023 et 30 novembre 2023, Mme A B et Mme C B, représentées par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision implicite née le 10 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté leur recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Lagos (Nigéria) refusant à Mme C B la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de membre de famille d'une bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à Mme C B le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de procéder au réexamen de la demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros à leur conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, aux requérantes en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision attaquée est intervenue au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est réunie dans une composition régulière ;

- la décision est insuffisamment motivée en fait, en ce qu'elle ne mentionne aucun élément relatif à leur situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que d'une part, l'identité de Mme C B et le lien de filiation qui l'unit à Mme A B sont établis par les actes d'état civil produits et les éléments de possession d'état dont il est justifié, et d'autre part, le père de Mme C B, laquelle était au demeurant devenue majeure à la date de la décision attaquée, est décédé en 2007 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 novembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mmes B ne sont pas fondés et que la décision pouvait être légalement fondée sur un autre motif, dont il demande la substitution, tiré de ce que les requérantes ne justifient pas de l'existence d'une délégation de l'autorité parentale consentie par le père biologique de Mme C B au profit de sa mère.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 décembre 2023 :

- le rapport de M. Besse, président-rapporteur,

- et les observations de Me Le Floch, représentant Mme A B et Mme C B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante nigériane née le 1er juillet 1980, s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 30 septembre 2014. Mme C B, sa fille alléguée, née le 23 mai 2004 et de même nationalité, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Lagos (Nigéria) en qualité de membre de famille d'une bénéficiaire de la protection subsidiaire, que cette autorité a refusé de lui délivrer. Par une décision implicite née le 10 décembre 2022, dont Mmes A et C B demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté leur recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Mmes B ne justifient pas avoir sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, leur demande tendant à ce qu'elles soient provisoirement admises au bénéfice de l'aide juridictionnelle ne peut qu'être rejetée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il résulte des mentions de l'accusé de réception transmis à Mme A B par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, lui indiquant expressément qu'en l'absence de réponse expresse à son recours dans un délai de deux mois à compter de la date de sa réception, le recours serait réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux opposés par la décision consulaire, que la commission, dont la décision se substitue à celle de l'autorité consulaire, doit être regardée comme s'étant approprié le motif retenu par cette autorité, tiré en l'espèce de ce que la demandeuse du visa n'a pas justifié de son identité et de sa situation de famille par les documents produits qui ne sont pas probants.

4. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". L'article L. 561-5 du même code dispose par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur identité et leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Il ressort des pièces du dossier que, pour justifier de l'identité de Mme C B et du lien de parenté l'unissant à Mme A B, les requérantes ont produit la copie d'un acte de naissance, accompagné de sa traduction, établi par le centre d'enregistrement de Kosofe, situé sur la commune de Ojota dans l'Etat de Lagos, mentionnant que Mme C B est née le 23 mai 2004 à Lagos, de l'union de M. D et de Mme A B. Le ministre, qui ne conteste pas le caractère authentique de cet acte, admet au demeurant dans son mémoire en défense que le motif opposé par la commission de recours, tiré du caractère non probant des documents produits pour justifier de l'identité et de la situation de famille de Mme C B, est erroné. Dans ces conditions, en rejetant pour ce motif le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation.

8. En second lieu, l'administration peut toutefois, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérantes, que la décision de refus de visa litigieuse pouvait être légalement fondée sur le motif, dont il demande la substitution, tiré de ce que les requérantes ne justifient pas de l'existence d'une délégation de l'autorité parentale consentie par le père biologique de Mme C B au profit de sa mère.

10. Aux termes de l'article L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont, en vertu de l'article L. 561-4 du même code, applicables aux bénéficiaires du droit à la réunification familiale : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ".

11. Il ressort des déclarations de Mme C B, telles que mentionnées dans l'affidavit qu'elle produit, établi devant un notaire nigérian le 3 novembre 2023, dont le ministre ne conteste ni le caractère authentique ni la valeur probante, qu'elle n'a jamais connu son père, M. D, lequel serait décédé, selon les indications de sa grand-mère auprès de laquelle elle aurait toujours vécu, le 30 avril 2007. Dans ces conditions, le motif tiré de ce que les requérantes ne justifient pas d'une délégation de l'autorité parentale consentie par le père de Mme C B au profit de la mère de l'intéressée, n'est pas, dans les circonstances de l'espèce, de nature à fonder légalement le refus de visa opposé à Mme C B. Dès lors, la demande de substitution de motif sollicitée par le ministre ne peut être accueillie.

12. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, Mmes B sont fondées à demander l'annulation de la décision implicite attaquée de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C B le visa d'entrée et de long séjour demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 200 euros à verser à Mmes A et C B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite du 10 décembre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C B le visa demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mmes A et C B la somme globale de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Mme C B, à Me Le Floch et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 12 décembre 2023 à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Dubus, première conseillère,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2024.

Le président-rapporteur,

P. BESSE

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

M-A RoncièreLa greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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