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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302495

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302495

mardi 26 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302495
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 février et 18 septembre 2023, Mme F H C, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale A D B et G D B, et Mme E D B, représentées par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 août 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Djibouti refusant de délivrer à Mme E D B, à A D B et à G D B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elles soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen ;

- le motif tiré de l'absence de production d'une autorisation parentale de sortie du territoire pour les enfants A D B et à G D B ne pouvait leur être opposé dès lors que les autorités consulaires ont considéré que les dossiers de demande de visas étaient complets ;

- en opposant à Mme D B l'âge maximal de dix-huit ans pour bénéficier de la réunification familiale, la commission a commis une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le motif tiré de l'absence de jugements de délégation de l'autorité parentale et d'autorisations de sortie du territoire est entaché d'une erreur de fait ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 août 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut :

- au non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction en tant qu'elles concernent Mme E D B ;

- au rejet de la requête en tant qu'elle concerne A D B et G D B.

Il fait valoir :

- qu'il a donné instruction à l'autorité consulaire française à Djibouti de délivrer le visa sollicité à Mme E D B ;

- que, s'agissant A D B et G D, les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Mme H C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tavernier,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public,

- et les observations de Me Pollono, représentant les requérantes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F H C, ressortissante somalienne, s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 16 janvier 2019. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées auprès de l'autorité consulaire française à Djibouti au profit de ses enfants allégués, Mme E D B, A D B et G D B. L'autorité consulaire a rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision de refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du 17 août 2022, dont les requérantes demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin de non-lieu à statuer :

2. Si le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction en tant qu'elles concernent Mme E D B, il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que le visa de long séjour sollicité aurait été délivré à l'intéressée. Par suite, la requête conserve l'intégralité de son objet et les conclusions à fin de non-lieu ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article R. 561-1 du même code : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les articles () L. 434-3 à L. 434-5 (..) sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement ". Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux " et aux termes de l'article L. 434-4 de ce code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et

L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie, que le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié ou a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale, par ses enfants non mariés, y compris par ceux qui sont issus d'une autre union, à la condition que ceux- ci n'aient pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été présentée.

6. Les demandes présentées pour les enfants issus d'une autre union doivent en outre satisfaire aux autres conditions prévues par les articles L. 434-3 ou L. 434-4, le respect de celles d'entre elles qui reposent sur l'existence de l'autorité parentale devant s'apprécier, le cas échéant, à la date à laquelle l'enfant était encore mineur.

7. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

8. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que Mme E D B, issue d'une union antérieure de Mme H C et âgée de plus de dix-huit ans à la date à laquelle sa demande de visa a été déposée, n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale et, d'autre part, de ce que le père G et A D B n'étant ni décédé, ni déchu de ses droits parentaux et en l'absence de jugement de délégation d'autorité parentale et d'autorisation de sortie du territoire établi par celui-ci, les intéressés ne peuvent se voir délivrer les visas sollicités.

En ce qui concerne Mme E D B :

9. Il ressort des pièces du dossier, qu'à la date à laquelle Mme E D B a déposé sa demande de visa, celle-ci était âgée de moins de dix-neuf ans. Dans ces conditions, les requérantes sont fondées à soutenir qu'en retenant que l'intéressée, dont l'identité et le lien de filiation avec Mme F H C ne sont pas contestés et dont il ressort du jugement rendu le 21 septembre 2021 par la " Waberi district court " (Somalie) que Mme F H C s'était vu confier l'exercice exclusif de l'autorité parentale à son égard, n'était pas éligible à la procédure de réunification familiale au motif qu'elle était âgée de plus de dix-huit ans à la date de dépôt de sa demande de visa, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur de droit.

En ce qui concerne A D B et G D B :

10. Il ressort des pièces du dossier que, par le même jugement que celui cité au point 9, Mme F H C s'est également vu confier l'exercice exclusif de l'autorité parentale sur les enfants A D B et G D B, dont l'identité et le lien de filiation avec la réunifiante ne sont pas contestés. Ce jugement, qui ne fait l'objet d'aucune critique en défense, indique que Mme D B est autorisée à voyager " partout " avec l'ensemble des demandeurs. Au surplus, M. D B I, père des demandeurs dont Mme D B est divorcée depuis 2007, s'est vu remettre, le 5 septembre 2023, un certificat, établi par la " Dharkeynley district court " (Somalie), attestant du caractère effectif de cette délégation d'autorité parentale et confirmant que M. B I avait, dans le cadre de cette procédure, autorisé les intéressés à rejoindre leur mère en France. Dans ces conditions, les requérantes sont fondées à soutenir que la décision attaquée en entachée d'une erreur de fait.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les requérantes sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme E D B, à A D B et à G D B. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux intéressés les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

13. Mme H C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 17 août 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme E D B, à A D B et à G D B les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F H C, à Mme E D B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 4 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2023.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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