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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302524

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302524

lundi 30 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302524
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 février et 18 mai 2023, M. F C, M. B C, M. E C, et Mme D C, représentés par Me Régent, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 21 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 26 juillet 2022 de l'autorité consulaire française à Téhéran (République islamique d'Iran) refusant de délivrer à M. F C et à M. B C des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de leur délivrer ces visas dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit, dès lors que l'âge des demandeurs de visas devait être pris en compte à la date de la première manifestation de volonté du réfugié de bénéficier de la procédure de réunification familiale, ou à tout le moins, à la date de la première saisine de l'autorité consulaire à Islamabad ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur leur situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

M. C E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public,

- et les observations de Me Régent, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C, ressortissant afghan, s'est vu admettre au bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du directeur général de l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 25 juin 2019, puis s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 14 avril 2021. Mme D C, épouse de M. C, et leurs dix enfants, dont M. F C et M. B C, ont déposé des demandes de visa de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Islamabad (Pakistan) puis auprès de celle de Téhéran (République islamique d'Iran), au titre de la réunification familiale. Mme C et les huit enfants cadets du couple ont obtenu leurs visas de long séjour, et résident désormais en France. En revanche, par deux décisions du 26 juillet 2022, l'autorité consulaire française à Téhéran a refusé de délivrer un visa à M. F C et à M. B C. Par une décision du 21 décembre 2022, dont M. F C, M. B C, M. E C et Mme D C demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, en vertu de l'article R. 312-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la personne qui sollicite la délivrance d'un visa est tenue de produire une photographie d'identité et de se prêter au relevé de ses empreintes digitales aux fins d'enregistrement dans le traitement automatisé mentionné au 1° l'article L. 142-1. Selon l'article R. 561-1 de ce même code, la demande de réunification familiale est engagée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire et doit être déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle ces personnes résident. L'article R. 561-2 prévoit que l'autorité diplomatique ou consulaire à qui sont communiqués les justificatifs d'identité et les preuves des liens familiaux des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire doit enregistrer les demandes de visa au réseau mondial des visas et délivrer sans délai une attestation de dépôt de ces demandes. Il résulte de ces dispositions, notamment de celles l'article R. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la demande de visa ne peut être regardée comme effective qu'après son enregistrement par l'autorité consulaire.

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais () ". Pour l'application de ces dispositions, l'article R. 561-1 du même code prévoit que : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes ".

4. Il résulte de ces dispositions que l'âge de l'enfant pour lequel il est demandé qu'il puisse rejoindre son parent réfugié sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être apprécié à la date de la demande de réunification familiale, c'est-à-dire à la date à laquelle est présentée la demande de visa à cette fin, sans qu'aucune condition de délai ne puisse être opposée. La circonstance que cette demande de visa ne peut être regardée comme effective qu'après son enregistrement par l'autorité consulaire, qui peut intervenir à une date postérieure, est sans incidence à cet égard.

5. Il ressort des pièces du dossier que le père des demandeurs de visas, qui s'est vu admettre au bénéfice de la protection subsidiaire le 25 juin 2019, a adressé le 7 octobre 2020 une demande de visas à l'autorité consulaire française à Islamabad pour le compte de son épouse et de leurs dix enfants. Saisie de cette demande, cette autorité s'est abstenue de convoquer les intéressés. Ainsi, et eu égard au cadre d'analyse rappelé aux points 3 et 4 de ce jugement, les demandes de visas n'ont pu faire l'objet d'un enregistrement et ne peuvent être regardées comme effectives. Il s'ensuit qu'aucune décision implicite de rejet n'a pu naitre.

6. Toutefois, ainsi que l'a rappelé le Conseil d'Etat, dans sa décision, mentionnée aux tables, du 9 juin 2022, M. B et autres, n° 455754, du fait des difficultés rencontrées par les services consulaires des visas à Islamabad, qui ont conduit à la fermeture du poste, entre mars 2020 et le début de l'année 2021, en raison de la pandémie de covid-19, et en avril 2021, en raison des menaces pesant alors au Pakistan sur les intérêts français, " lorsque les talibans ont pris le contrôle de l'Afghanistan en août 2021, 3 500 demandes de visa de réunification familiale n'avaient alors pu être enregistrées par les services consulaires d'Islamabad ". Du fait de cette situation, les demandes de visas en litige n'ont pu, comme rappelé au point précédent, être enregistrées en 2020 et n'ont pu l'être qu'en 2022, lorsque M. C a finalement saisi le poste consulaire de Téhéran. Dans ces conditions, le délai anormalement long d'enregistrement de ces demandes ne peut être imputé aux intéressés mais doit l'être au contexte géopolitique local et à la pandémie de covid-19. Il y a lieu, dès lors et dans les circonstances de l'espèce, d'apprécier l'âge des demandeurs de visas à la date de la demande de visa du 7 octobre 2020. A cette date, M. B C, né le 24 octobre 2001, était âgé de moins de dix-neuf ans. En revanche, M. F C, né le 27 septembre 2000, avait déjà atteint l'âge de dix-neuf ans. Par suite, les requérants sont seulement fondés à soutenir qu'en retenant que M. B C était âgé de plus de dix-neuf ans à la date de sa demande de visa, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

7. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il n'est pas contesté que M. F C a vécu avec sa mère et le reste de sa fratrie jusqu'à leur départ d'Afghanistan pour l'Iran et depuis leur arrivée dans ce pays. Aussi, le père de M. F C est réfugié en France tandis que sa mère et l'ensemble de ses frères et sœurs ont vocation, ainsi qu'il a été dit aux point 1 et 6 de ce jugement, à rejoindre leur époux et père en France. M. F C, certes âgé de vingt-deux ans à la date de la décision contestée, serait en conséquence isolé en Iran et serait placé dans la même situation en cas de retour en Afghanistan. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, la décision lui refusant la délivrance d'un visa de long séjour porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vues desquels elle a été prise et méconnait, ainsi, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Il résulte de tout de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Eu égard au motif d'annulation du présent jugement, son exécution implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois suivant sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Régent, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 21 décembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à M. F C et à M. B C les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F C, à M. B C, à M. E C, à Mme D C, à Me Régent et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2023.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVETLa greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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