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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302652

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302652

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302652
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 21 février 2023 et le 13 septembre 2023, M. E B et Mme D A, agissant en qualité de représentants légaux des enfants H C et C J C, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 21 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 24 octobre 2022 de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) refusant de délivrer à H C et C J C des visas de long séjour ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer leur demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil au titre des frais d'instance.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- l'autorité administrative a, de façon erronée, considéré qu'avaient été sollicités des visas de long séjour en qualité de visiteurs, alors qu'il s'agissait de demandes de visas en vue d'une installation familiale ; en tout état de cause, aucune production des attestations de couverture médicale des enfants n'a été faite dans le cadre de l'instruction de ces demandes et ils disposent des ressources nécessaires pour accueillir les enfants

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 août 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B et Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- et les observations de Me Régent, représentant M. B et Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B, ressortissant français, s'est vu déléguer à titre exclusif l'autorité parentale sur les enfants H C et C J C, ressortissants ivoiriens nés les 30 avril 2012 et 10 décembre 2014, par un jugement rendu le 26 janvier 2022 par le tribunal de première instance d'Abengourou (Côte d'ivoire). Des demandes de visa de long séjour en vue d'un établissement familial ont été déposées pour ces enfants auprès de l'autorité consulaire française à Abidjan. Par deux décision du 24 octobre 2022, cette autorité a rejeté ces demandes. Par une décision implicite du 21 février 2023, dont M. B et Mme D A demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire adressé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". Les décisions consulaires comportent deux cases cochées portant les numéros 2 et 4 et les mentions " Vous n'avez pas fourni la preuve que vous disposez des ressources suffisantes pour couvrir vos frais de toute nature durant votre séjour en France " et " Vous ne disposez pas d'une assurance maladie adéquate et valable ".

3. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". L'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui, en vertu d'une décision de justice qui produit des effets juridiques en France, est titulaire à son égard de l'autorité parentale. Ainsi, dans le cas où un visa d'entrée et de long séjour en France est sollicité en vue de permettre à un enfant de rejoindre un ressortissant français ou étranger qui a reçu délégation de l'autorité parentale dans les conditions qui viennent d'être indiquées, ce visa ne peut en règle générale, eu égard notamment aux stipulations du paragraphe 1 de l' article 3 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, être refusé pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait au contraire de demeurer auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche, et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, l'autorité chargée de la délivrance des visas peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, non seulement sur l'atteinte à l'ordre public qui pourrait résulter de l'accès de l'enfant au territoire national, mais aussi sur le motif tiré de ce que les conditions d'accueil de celui-ci en France seraient, compte tenu notamment des ressources et des conditions de logement du titulaire de l'autorité parentale, contraires à son intérêt.

4. Il ressort des pièces du dossier, et ainsi qu'il a été dit au point 1, que par un jugement du 26 janvier 2022, M. B s'est vu déléguer à titre exclusif par leurs parents biologiques l'autorité parentale sur les enfants H C et C J C. Aussi, M. B est l'époux de Mme A, dont il est constant, d'une part, qu'elle est la mère des enfants, et d'autre part, qu'elle réside désormais en France sous couvert d'un titre de séjour délivré en qualité de conjointe d'un ressortissant français. Il ressort également des pièces du dossier que M. B est locataire d'un appartement d'une surface habitable de 74 m2 correspondant à une surface corrigée de 122 m2, et qu'il a déclaré à l'administration fiscale au titre des années 2021 et 2022 des salaires à hauteur de 30 856 et 33 011 euros. S'il est vrai qu'il a déclaré en 2021 le versement de pensions alimentaire à hauteur de 19 411 euros, ce montant s'est réduit à 7 355 euros pour l'année 2022. Enfin, s'il a déclaré avoir quatre enfants à charge pour l'année 2022, il ressort des pièces du dossier que deux de ces enfants sont mineurs et résident auprès de leur mère en Côte d'Ivoire, et que les deux autres enfants sont majeurs, dont l'un perçoit des revenus également déclarés au sein de ce même foyer fiscal. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, et alors que la mère des enfants H C et C J C réside également en France, les requérants sont fondés à soutenir qu'en refusant les visas sollicités, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a porté atteinte à leur intérêt, qui est, en principe, de vivre auprès des personnes qui sont titulaires à leur égard de l'autorité parentale.

5. Dès lors que l'intérêt de ces enfants est de résider en France auprès du titulaire de l'autorité parentale à leur égard et de leur mère, il ne résulte pas de l'instruction que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, si elle n'avait retenu que le motif tiré de ce que les enfants ne justifient pas d'une assurance maladie, aurait pris la même décision.

6. Enfin, et à supposer que le ministre de l'intérieur et des outre-mer ait entendu invoquer un nouveau motif tiré de ce que la procédure de délégation de l'autorité parentale a fait l'objet d'un détournement visant à contourner la procédure de regroupement familial, cette circonstance n'est pas de nature à justifier légalement les refus de visas, compte tenu, d'une part, de ce qui précède, et d'autre part, qu'il n'est pas contesté que M. B prend en charge financièrement les deux enfants depuis de nombreuses années.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B et Mme A sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que les visas de long séjour sollicités soient délivrés sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B et Mme A d'une somme globale de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 21 février 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux enfants H C et C J C les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B et Mme A la somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Mme D A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVETLa greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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