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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2302950

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2302950

mardi 9 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2302950
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPOULARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 février 2023 et le 5 décembre 2023, Mme E, agissant en son nom et en tant que représentante légale des enfants F Princesse E, Prince B C, G D et H A, représentée par Me Poulard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 10 janvier 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 23 août 2022 de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun) refusant aux enfants F Princesse E, Prince B C, G D et H A la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en qualité de membres de famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- la décision de la commission de recours n'est pas motivée ;

- elle procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- cette même décision est entachée d'erreurs d'appréciation, tant au regard du jugement de délégation d'autorité parentale dont elle justifie que de l'absence d'intention frauduleuse des demandeurs, et méconnaît les dispositions des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 novembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés, et que la décision pouvait être légalement fondée sur un autre motif, dont il demande la substitution, tiré de ce que les actes de naissance produits seraient inauthentiques.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- les conclusions de M. Rosier, rapporteur public,

- et les observations de Me Poulard, avocate de Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme I E, ressortissante congolaise, née le 8 août 1973, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides. F Princesse E, née le 12 juillet 2014, Prince B C, né le 1er mars 2016, G D, née le 6 janvier 2018 et H A, née le 3 avril 2020, qu'elle présente comme ses petits-neveux et petites-nièces à l'égard desquels elle allègue avoir été nommée tutrice et bénéficier de l'autorité parentale, ont déposé des demandes de visas d'entrée et de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun), en qualité de membres de famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par une décision du 23 août 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite née le 10 janvier 2023, dont Mme E demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, il résulte des mentions de l'accusé de réception transmis à la requérante par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, lui indiquant expressément qu'en l'absence de réponse expresse à leurs recours dans un délai de deux mois à compter de la date de sa réception, le recours serait réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux opposés par la décision consulaire, que la commission, dont la décision se substitue à celle de l'autorité consulaire, doit être regardée comme s'étant approprié les motifs retenus par cette autorité, tirés en l'espèce de ce que, d'une part, le lien familial allégué avec la requérante, bénéficiaire de la protection subsidiaire, ne correspond pas à l'un des cas permettant d'obtenir un visa au titre de la réunification familiale sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, d'autre part, les déclarations des demandeurs lors du dépôt de leurs demandes de visas conduisent à conclure à une tentative frauduleuse d'obtention de visas au titre de la réunification familiale. Une telle motivation, qui comporte l'énoncé des considérations de fait qui constituent le fondement de la décision attaquée, satisfait aux exigences légales de motivation. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation des demandeurs de visas n'aurait pas fait l'objet d'un examen particulier. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation des enfants F Princesse E, Prince B C, G D et H A doit être écarté.

4. En troisième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Par ailleurs, aux termes des dispositions des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que, pour justifier de l'exercice de l'autorité parentale à l'égard des enfants F Princesse E, Prince B C, G D et H A, qu'elle présente comme ses petites-nièces et son petit-neveu, Mme E produit un jugement du tribunal de première instance de Douala Bonassama Bonaberi (Cameroun) n° 472/DL du 30 mars 2021 la désignant comme tutrice des enfants. Si un tel jugement de transfert de délégation d'autorité parentale ne crée aucun lien de filiation avec les enfants mineurs qui en bénéficient, il ne les exclut pas pour autant du champ d'application des dispositions précitées relatives aux conditions d'attribution de visas au titre de la réunification familiale, dès lors qu'il revêt un caractère authentique. Toutefois, il résulte des mentions figurant dans le jugement, d'une part, que Mme E y est présentée comme étant la grand-mère des demandeurs, alors qu'elle en est la grand-tante, et, d'autre part, qu'il y ait fait état de sa présence lors de l'audience alors qu'elle résidait sur le territoire français à la date du jugement. Dès lors, au regard de ces incohérences, qui sont de nature à établir le caractère apocryphe du document produit, la requérante ne justifie pas disposer de la délégation régulière d'autorité parentale sur les enfants. Par suite, en rejetant le recours dont elle était saisie en raison du caractère frauduleux des demandes de visas, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas fait une inexacte application des dispositions légales applicables. Il résulte par ailleurs de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif, qui suffisait, sans qu'il soit besoin d'examiner la demande de substitution de motif présentée par le ministre, à fonder la décision attaquée.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Il ressort des pièces du dossier que les enfants F Princesse E, Prince B C, G D et H A ont toujours vécu au Cameroun. Il ne ressort pas, par ailleurs, de ces pièces qu'ils sont isolés dans leur pays de résidence, dans lequel ils sont pris en charge par une nourrice au domicile de leur arrière grand-mère maternelle. Dans ces conditions, la commission de recours contre les refus de visa n'a pas porté au droit des intéressés au respect de la vie familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par la décision contestée et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En cinquième et dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Si Mme E fait valoir que l'intérêt supérieur des enfants est de vivre dans le même pays que leur tutrice, il résulte de ce qui a été dit au point 5, notamment du caractère apocryphe du jugement du 30 mars 2021, que Mme E, qui n'établit pas au demeurant de quelle manière elle pourrait contribuer de manière effective à prise en charge matérielle et à l'éducation des enfants dès lors qu'ils se trouveraient sur le territoire français, alors que le ministre par ailleurs fait valoir, sans être contredit, que Mme E souffre de problèmes de santé dont le suivi thérapeutique semble peu compatible avec la prise en charge de quatre jeunes enfants, ne peut être regardée comme étant régulièrement délégataire de l'autorité parentale à l'égard des enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme E doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme I E, Me Poulard et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 12 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Dubus, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2024.

Le rapporteur,

P. REVEREAU

Le président,

P. BESSE La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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