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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2303326

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2303326

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2303326
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantSELARL GIRAUDEAU PARTNER IN LAW

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 7 mars, 6 et 17 décembre 2023, M. C L, agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal des enfants mineurs N J A E et M B, représenté par Me Giraudeau, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision née le 30 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'ambassade de France en République démocratique du Congo refusant de délivrer aux enfants N J A E et M B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale, a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à N J A E et à M B les visas sollicités ou, à défaut, de procéder au réexamen de leurs demandes ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation de ce dernier à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision de la commission est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnaît les dispositions de l'article

L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la filiation des intéressés avec son épouse, Mme H, elle-même bénéficiaire de la qualité de réfugiée, est établie ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que les jugements supplétifs et le jugement de délégation de l'autorité parentale produits sont probants et que l'ensemble de ces éléments permettent de justifier de l'identité et de la filiation des enfants ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il justifie d'un jugement portant délégation à son profit de l'autorité parentale de la part du père biologique des enfants, ainsi qu'un acte de consentement à l'exercice de l'autorité parentale émanant de ce dernier, de sorte que les demandeurs de visas étaient bien éligibles au bénéfice de la réunification familiale ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

M. L a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25%) par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 6 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Templier, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique du 29 janvier 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. C L, ressortissant congolais (République Démocratique du Congo), s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 11 octobre 2019. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées par N J A E et M B, les enfants allégués de son épouse, Mme H. Ces demandes ont été rejetées par une décision de l'Ambassade de France en République démocratique du Congo. La commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ce refus de l'autorité consulaire, a refusé de délivrer les visas sollicités par une décision implicite, puis par une décision expresse du 4 août 2022. Le requérant doit donc être regardé comme demandant l'annulation au tribunal de cette seule décision expresse de la commission.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 6 juin 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. L au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Les conclusions tendant à ce que le requérant soit provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer les visas sollicités, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que le lien familial unissant le réunifiant aux demandeurs de visas ne correspondait pas à l'un des cas leur permettant d'obtenir des visas dans le cadre de la procédure de réunification familiale.

4. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les articles () L. 434-3 à L. 434-5 () sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement ". Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Et aux termes de l'article L. 434-4 de ce code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

6. Il résulte de ces dispositions que le bénéfice de la réunification familiale peut être demandé pour les enfants du demandeur et de son conjoint mais aussi pour les enfants dont la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint, ou dont l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou pour les enfants qui sont confiés au demandeur ou à son conjoint, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère.

7. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient aux juges administratifs de former leur conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, les juges doivent en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui leur est soumis.

8. Il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

9. Pour établir le lien de filiation unissant les enfants K A E et M B à Mme D H, épouse de M. L depuis le 27 juillet 2013 ainsi qu'il ressort du certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil établi par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, le requérant produit un jugement supplétif n° R. C. E. 3520/II, rendu par le tribunal pour enfants de F/G le 19 novembre 2020 et dont le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne remet pas en cause la valeur probante, ainsi que les actes de naissance pris en transcription. Par suite, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que les demandeurs de visas étaient éligibles au bénéfice de la réunification familiale en qualité d'enfants de l'épouse d'une personne s'étant vue reconnaître la qualité de réfugié. Il ressort au demeurant des termes d'un jugement n° R. C. E. 7948/II du 23 avril 2021 rendu par le tribunal pour enfants de F / G et portant délégation de l'autorité parentale que d'un acte de consentement à l'exercice de l'autorité parentale daté du 20 avril 2021, que M. I, père biologique des enfants, a consenti à l'exercice de l'autorité parentale par M. L, de tels actes devant être regardés comme portant autorisation des demandeurs de visas à quitter le territoire de la République démocratique du Congo pour venir s'établir en France. Dans ces conditions, M. L est fondé à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur de droit en refusant de délivrer les visas sollicités au motif tiré de l'inéligibilité des demandeurs à la procédure de réunification familiale.

10. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

11. Pour justifier de la légalité de la décision attaquée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué au requérant, que, les actes d'état civil des demandeurs de visas présentant un caractère frauduleux, ils ne permettent pas de justifier des identités et des liens familiaux allégués.

12. Si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir à ce titre que les actes de naissance des demandeurs de visas ne sont pas conformes à la législation locale, et notamment à l'article 106 du code congolais de la famille, qui dispose, dans sa version produite en défense, que la transcription d'un tel jugement est effectuée sur les registres de l'année en cours, cette circonstance, en l'absence de remise en cause de la valeur probante du jugement supplétif n° R. C. E. 3520/II du 19 novembre 2020, ne suffit toutefois pas à remettre en cause l'authenticité des informations figurant sur les actes de naissance. Dès lors, l'identité N J A E et de M B et leur lien de filiation avec Mme H, épouse du réunifiant, doivent être regardés comme établis, la circonstance que M. L aurait, lors de sa demande d'asile, déclaré les demandeurs de visas comme étant son neveu et sa nièce n'étant pas de nature à remettre en cause cette analyse, Par suite, la demande de substitution de motifs présentée en défense ne peut être accueillie.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. L est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas d'entrée et de long séjour soient délivrés à N J A E et M B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification.

Sur les frais d'instance :

15. M. L a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Giraudeau, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 4 août 2022 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à N J A E et à M B les visas d'entrée et de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Giraudeau la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C L, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Giraudeau.

Délibéré après l'audience du 29 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 février 2024.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

M. LE BARBIER

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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