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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2303964

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2303964

vendredi 24 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2303964
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPLATEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 20 et 22 mars 2023, M. B A, représenté par Me Plateaux, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de procéder à la réquisition d'agents de Nantes métropole, en application du 4° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, afin de permettre la continuité du service public d'élimination des ordures dans le ressort de la commune de Nantes, " dans le respect du droit de grève des agents " ;

2°) " d'enjoindre à Nantes métropole et, le cas échéant, au préfet de la Loire-

Atlantique, par substitution de la collectivité, de prendre toutes les mesures nécessaires au maintien de la continuité du service public de l'élimination des ordures, dans le ressort de la commune de Nantes, sous les formes suivantes : mettre en place un dispositif de collecte des ordures avec l'installation de conteneurs-poubelles mobiles de grande capacité et/ou de bennes supplémentaires/ procéder à un nettoyage des voies publiques, le cas échéant par l'intermédiaire d'un opérateur privé justifiant d'un contrat public, attribué à l'issue d'une mise en concurrence préalable, au sens du code de la commande publique/ prendre toutes mesures utiles pour garantir l'accès aux centres de traitement des déchets / prendre toutes mesures utiles pour garantir la parfaite exécution du service public, au titre du stockage des déchets, dans des sites spécialement prévus à cet effet " ;

3°) d'assortir ces mesures d'injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

4°) de mettre solidairement à la charge de l'État et de Nantes métropole une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient dans le dernier état de ses écritures que :

- l'urgence est caractérisée : sur un plan objectif, la situation sanitaire de la ville de Nantes est déplorable en raison de la persistance des déchets de toute sorte sur la voie publique, impliquant la présence d'animaux nuisibles, du fait de la carence persistante des pouvoirs publics ; Nantes Métropole est consciente de cette situation, au point qu'elle demande à ses administrés de procéder au stockage de leurs déchets à leur domicile. Il faut également relever que, désormais, les poubelles de la ville sont régulièrement incendiées au cours des différentes manifestations, qui se déroulent chaque jour, de telle sorte que la situation sanitaire et environnementale est devenue particulièrement dégradée. La préfecture produit une note de l'agence régionale de santé datée du 16 mars 2023, qui ne reflète donc pas la situation actuelle. Habitant proche de l'hôtel de police, il est certain qu'il est plus qu'ailleurs sujet à des risques de feux de poubelles au regard des manifestations se déroulant dans ce quartier. Aucune perspective de reprise des tournées de collecte des déchets n'apparaît ; des évènements, tels que la braderie de Nantes, sont même annulés pour des raisons de santé publique. Par ailleurs, les déchets qui sont ramassés sont stockés dans des sites illicites, au mépris des dispositions de l'article L. 541-3 du code de l'environnement. Sur un plan subjectif, sa situation personnelle est durablement altérée par la présence persistante des déchets à proximité immédiate de son fonds de commerce, qui induit la présence de rats et donc un risque de fermeture administrative, au titre de la police sanitaire, compte tenu de la nature des déchets inhérents à son activité professionnelle ; la présence de ces rongeurs nuisibles est constatée le soir, du fait de l'existence d'une bouche d'évacuation vers le réseau d'assainissement, qui sert de point de départ des rats vers la zone des poubelles. Les poubelles à proximité immédiate de la devanture de son restaurant sont situées dans la perspective d'une zone de poubelles collectives, où est stocké un nombre croissant de détritus ; une telle perspective induit un risque majeur pour la pérennité de son entreprise, qui est déjà économiquement fragilisée en raison de dettes fiscales, sauf à procéder au stockage illicite des déchets sur la voie publique, au risque de subir en retour des poursuites. Il convient de noter que sa situation ne lui permet pas d'assumer les charges d'un logement privatif, ce qui implique qu'il est contraint de loger dans ses locaux professionnels avec son épouse, laquelle souffre d'un cancer. Il ne saurait dans ces conditions stocker ses déchets chez lui. Si une collecte des déchets a eu lieu depuis sa requête, dans la nuit du 21 au 22 mars, à proximité de son fonds de commerce, ces containers ont aussitôt été remplis par des voisins profitant de l'aubaine ;

- la carence des pouvoirs publics, qui n'est pas sérieusement contestable, porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

* le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé constitue une liberté fondamentale : or, l'élimination des déchets relève des dispositions des articles L. 541-1 et suivants du code de l'environnement. Ainsi, le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé implique la perspective de vivre dans un espace dénué de tout dépôt de déchets et d'immondices ;

* l'absence d'enlèvement des déchets, stockés sur la voie publique constitue une situation anormale, susceptible d'altérer l'intégrité physique des personnes, notamment en cas de chutes des piétons ;

* le principe de continuité du service public qui s'impose à l'administration, en toute circonstance, notamment afin de respecter le principe d'égalité des usagers dudit service, innerve la gestion du service public de l'élimination des ordures ménagères, d'autant plus que la présence permanente de déchets sur la voie publique porte atteinte à la salubrité publique élémentaire, qui constitue une composante de l'ordre public administratif, au sens de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales ; au cas présent, Nantes métropole est l'entité de droit public compétente au titre de l'élimination des ordures, dans le ressort de la ville de Nantes, sur le fondement de l'article L. 5217-2 de ce code.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 mars 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions de M. A tendant au prononcé d'une injonction à réquisitionner des agents de Nantes métropole pour " permettre la continuité du service public de l'élimination des ordures, dans le ressort de la commune de Nantes " excédent l'intérêt à agir direct et personnel d'un usager de ce service public y recourant dans une seule rue de Nantes, sauf à considérer que sa qualité de restaurateur lui permette de défendre les intérêts de sa profession, sans toutefois justifier à ce stade d'un mandat syndical. La seule qualité d'usager d'un service public n'est pas suffisante pour caractériser l'intérêt à agir et exige que le requérant démontre un lien suffisant, c'est à dire direct et certain, avec l'objet du litige ;

- la condition d'urgence n'est en tout état de cause pas remplie : il ne ressort pas des éléments présentés par le requérant que sa situation, ainsi que celle rencontrée sur la commune de Nantes, nécessite la prise de mesures d'injonction dans un laps de temps très court. Les difficultés financières dont fait état M. A depuis 2018 ne peuvent être directement rattachées à une absence de décision de réquisition du préfet depuis l'engagement du mouvement de grève reconductible des éboueurs de Nantes Métropole, le 7 mars 2023. Il en est de même de ses conditions d'hébergement, dans les locaux de son restaurant, directement liées à la précarité de sa situation financière. Par ailleurs, ainsi qu'en atteste la planche photographique produite, le stockage des poubelles contenant les déchets ménagers ne se situe nullement à proximité immédiate du restaurant de M. A. Au regard de l'emplacement du stockage des poubelles, qui se situe à une distance raisonnable de son restaurant et qui n'impacte pas la vue de ce dernier, il n'est pas établi que cette situation aurait des répercussions sur l'activité de son établissement. En outre, les photos produites des poubelles ne font apparaître aucun déchet ménager répandu sur le sol, ni aucune difficulté particulière à les contourner compte tenu de la largeur du trottoir, limitant ainsi le risque de chute de piétons. Aucune photo produite ne démontre la présence des animaux nuisibles allégués ce que l'absence de sacs éventrés vient d'ailleurs confirmer. Dans ces circonstances, le risque supposé de fermeture du restaurant du fait de la circulation de rats dans Nantes, à l'instar de nombreuses villes françaises, n'est pas de nature à caractériser l'urgence nécessaire au prononcé d'une injonction aux fins de réquisition de personnels grévistes de Nantes métropole, à titre de mesure provisoire nécessaire pour sauvegarder " le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé ". Par ailleurs, la circonstance que Nantes métropole ait demandé à ses administrés de stocker leurs déchets à leur domicile n'est pas de nature à caractériser l'urgence à prendre la mesure demandée. De surcroît, ces services mènent des opérations ponctuelles de nettoiement et de ramassage des ordures pour répondre aux enjeux de sécurité. Dès lors, aucune atteinte suffisamment grave et immédiate à un intérêt public ou à la situation du requérant n'est établie. Si l'absence de levée des ordures représente une difficulté en termes de salubrité, qu'il ne s'agit pas de nier, elle n'est pas d'une intensité telle et d'une gravité telle qu'il y aurait urgence à y mettre un terme à très brève échéance ;

- aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne peut être en l'espèce caractérisée. Le requérant n'apporte pas d'éléments susceptibles d'établir l'atteinte grave et manifestement illégale au " droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé " De plus, le " principe de continuité du service public "ne constitue pas une liberté. L'atteinte au droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé n'est pas caractérisée en l'espèce. A l'appui de ses allégations, le requérant n'a produit aucun élément de nature à établir ni la réalité, ni la gravité des atteintes à la salubrité qu'il invoque. Par ailleurs, la maire de Nantes, autorité de police administrative générale en charge de la salubrité publique, ne l'a pas informé à ce jour de l'existence d'un risque grave et avéré de trouble pour la salubrité publique sur le territoire de sa commune. L'analyse de la situation par les services de l'agence régionale de santé des Pays-de-la-Loire le 16 mars 2023 ne conclut pas davantage à une alerte épidémiologique. En l'état du droit en vigueur, la réquisition n'est que subsidiaire. Avant d'y avoir recours, il doit s'assurer et justifier qu'il n'y a pas d'autres moyens adaptés. Or, Nantes métropole a d'ores et déjà mis en œuvre un certain nombre de mesures de nature à limiter les troubles à l'ordre public.

La requête a été communiquée à Nantes métropole, qui n'a pas produit de mémoire à l'instance.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment la Charte de l'environnement à laquelle renvoie son préambule ;

- le code de l'environnement ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouchardon, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 mars 2023 à 11 heures 30 :

- le rapport de M. Bouchardon, juge des référés,

- les observations de Me Plateaux, avocat de M. A, qui fait dans un premier temps valoir que le droit à un environnement sain ne se limite pas à la portion de rue dans laquelle réside l'intéressé, lequel est amené à se déplacer dans toute la commune de Nantes. Il met ensuite en avant le contexte sanitaire dégradé, rappelant que le bilan de l'agence régionale de santé est ancien et que la situation a depuis largement défavorablement évolué. Le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé est bafoué ;

- et les observations de la représentante du préfet de la Loire-Atlantique, qui fait valoir que le principe de continuité des services publics ne constitue pas une liberté fondamentale et que la menace à la salubrité publique n'est en l'espèce pas caractérisée.

La clôture de l'instruction a été reportée à 14h00.

Des pièces complémentaires, présentées pour M. A, ont été enregistrées à 13h03 et ont été communiquées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A exerce la profession de restaurateur à Nantes. Par la présente requête, il demande au juge des référés d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de procéder à la réquisition d'agents de Nantes métropole, en application du 4° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, afin de permettre la continuité du service public d'élimination des ordures dans le ressort de la commune de Nantes. Dans des écritures complémentaires, il demande que soit enjoint à Nantes métropole et, le cas échéant, au préfet de la Loire- Atlantique, de prendre toutes les mesures nécessaires au maintien de la continuité du service public de l'élimination des ordures, dans le ressort de la commune de Nantes.

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

3. Lorsqu'un requérant fonde son action sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 précité du code de justice administrative, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

4. Le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, tel que proclamé par l'article premier de la Charte de l'environnement, présente le caractère d'une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Toute personne justifiant, au regard de sa situation personnelle, notamment si ses conditions ou son cadre de vie sont gravement et directement affectés, ou des intérêts qu'elle entend défendre, qu'il y est porté une atteinte grave et manifestement illégale du fait de l'action ou de la carence de l'autorité publique, peut saisir le juge des référés sur le fondement de cet article. Il lui appartient alors de faire état de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour elle de bénéficier, dans le très bref délai prévu par ces dispositions, d'une mesure de la nature de celles qui peuvent être ordonnées sur le fondement de cet article. Dans tous les cas, l'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues par l'article L. 521-2 précité est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très bref délai les mesures de sauvegarde nécessaires. Compte tenu du cadre temporel dans lequel se prononce le juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2, les mesures qu'il peut ordonner doivent s'apprécier en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises.

5. Pour justifier de l'urgence, le requérant, propriétaire d'un restaurant à Nantes, fait valoir, qu'en raison du mouvement de grève des éboueurs mené depuis le 9 mars 2023, les poubelles s'amoncellent, créant d'énormes tas qui empiètent sur les trottoirs et la voie publique, générant une grave insalubrité au regard de la présence de nuisibles, ainsi qu'une insécurité pour les piétons. Il argue de ce qu'il ne peut satisfaire à la demande de Nantes métropole de procéder au stockage de ses déchets à domicile, au regard de leur importance et de leur composition, liées à son activité professionnelle, ainsi qu'en raison de la santé dégradée de son épouse, laquelle souffre d'un cancer, alors même que tous deux vivent dans leur restaurant, à défaut de pouvoir financièrement résider dans un logement séparé. Toutefois, pour désagréable qu'elle puisse être, la situation rencontrée par M. A, tant en sa qualité d'exploitant, que du point de vue personnel et familial, ne suffit pas à caractériser l'existence de la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Ainsi, si des photographies de bennes à ordures débordantes alentour de son établissement sont produites, cette situation, telle qu'elle est documentée, n'a pas pour effet de gêner outre-mesure la circulation des piétons, ni de porter atteinte au commerce de M. A, au regard de leur emplacement, distant de son établissement. La présence de nuisibles n'est pas davantage étayée par les pièces produites, tout comme les risques d'incendie de containers dus aux manifestations. Par ailleurs, si le point de situation produit par l'agence régionale de santé, faisant état d'une absence de risques sanitaires avérés, est daté du 16 mars 2023, il résulte de l'instruction que les services de Nantes métropole mènent depuis cette date des opérations ponctuelles de nettoiement et de ramassage des ordures. A supposer même qu'il ait intérêt à agir en la circonstance, M. A ne justifie enfin pas que ses conditions de vie ou ses intérêts seraient gravement et directement affectés par le stockage massif sur sites des déchets amenés à être collectés. Ainsi, si le requérant invoque, au titre d'une liberté fondamentale, le droit à un environnement sain, il ne résulte pas de l'instruction qu'il y serait porté, par la carence alléguée dans l'exercice d'un des pouvoirs que détiennent les autorités administratives, une atteinte grave et manifestement illégale.

6. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée en toutes ses conclusions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Nantes métropole.

Copie en sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 24 mars 2023.

Le juge des référés, La greffière,

L. Bouchardon M-C. Minard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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