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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2303976

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2303976

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2303976
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 17 mars et 3 juillet 2023 et le 9 janvier 2024, Mme A C, représentée par Me Pronost, en son nom propre et en qualité de représentante légale de l'enfant B E, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 1er décembre 2022 de l'autorité consulaire française à Lagos (Nigéria) refusant de délivrer à l'enfant B E un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à défaut, de réexaminer la demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou, en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, de lui verser la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- il n'est pas démontré que la commission de recours qui s'est réunie le 5 avril 2023 était régulièrement composée ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que le lien de filiation entre elle-même et la jeune B E est établi ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme André,

- et les observations de Me Pronost, avocate de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante nigériane, née le 5 octobre 1996, bénéficiant de la qualité de réfugiée, demande au tribunal d'annuler la décision du 5 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre le refus opposé, par l'autorité consulaire à Lagos (Nigéria), de délivrer un visa, en qualité de membre de famille d'une réfugiée, à l'enfant B E, née le 28 septembre 2012, qu'elle présente comme sa fille.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour refuser de délivrer le visa sollicité pour la jeune B E, la commission de recours contre les refus de visa s'est fondée sur les motifs tirés de ce que Mme C, par ses déclarations incohérentes, n'apportait pas la preuve du lien familial avec la jeune B et de ce que les éléments de possession d'état n'étaient pas suffisants pour établir cette filiation.

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Pour justifier de son lien de filiation avec la jeune B E, Mme C a produit un certificat de naissance n° I/2020/344, établi le 28 février 2020 par le centre d'Ogheghe, de Benin City, sur lequel est indiqué qu'elle est la mère de cette enfant née le 28 septembre 2012. Le ministre fait valoir que la rédaction de cet acte de naissance ne serait pas conforme au droit local ce qui démontrerait son caractère apocryphe. La déclaration de naissance de la jeune B a toutefois bien été enregistrée dans un centre de sa région de naissance, ainsi que le prévoient les dispositions de l'article 2 du décret de 1992 relatif à l'enregistrement des actes de naissance au Nigéria. Le ministre relève également que cet acte établi tardivement, soit huit ans après la naissance de l'enfant, aurait dû être établi conformément au (2) de l'article 10 du décret de 1992 mentionné précédemment, qui instaure une procédure d'enregistrement tardif, au terme de laquelle les naissances peuvent être déclarées au-delà du délai de droit commun de soixante jours, sur autorisation du " Deputy Chief Registrar " et moyennant le paiement de frais. Si aucune disposition de droit local n'impose que cette autorisation apparaisse sur l'acte de naissance, Mme C ne verse aucune quittance de frais d'enregistrement du certificat de naissance de la jeune E, contrairement à ce que prévoit cet article 10. En outre, alors qu'il ressort du récit d'asile de Mme C et de la proposition de décision de l'Office français des réfugiés et apatrides (OFPRA) que la filiation paternelle de l'enfant n'est pas connue, il est fait mention sur l'acte de naissance contesté que le père serait un dénommé " Wilfried E C ". Si la requérante précise dans ses écritures qu'il s'agit du grand-père maternel de l'enfant et ainsi que l'acte comporterait une erreur matérielle, cette incohérence, associée à l'ensemble des éléments décrits précédemment, ne permettent pas de regarder l'acte de naissance de la jeune B comme ayant valeur probante.

8. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que Mme C a déclaré, depuis le dépôt de sa demande de réexamen de sa demande d'asile en 2018, de façon constante, être la mère d'une enfant, prénommée B et née le 28 septembre 2012. Si, ainsi qu'il ressort de la proposition de décision de l'OFPRA du 18 septembre 2018 et de la note établie, le 19 avril 2022, par cet Office à l'attention du bureau des réfugiés que, lors de la demande d'asile qu'elle a déposée en 2014, elle s'est présentée, ainsi que l'enfant, sous le patronyme Raheem, et sous le même prénom pour elle-même et sous celui de Happy pour l'enfant, elle a été contrainte de faire de telles déclarations par le réseau de traite d'êtres humains auquel elle était alors soumise et qui l'a obligée à se prostituer dès son arrivée en France à l'âge de dix-sept. Il ressort encore des pièces du dossier qu'un jugement du 9 mars 2023 du tribunal coutumier du district de Okha/Ugbogui l'a désignée comme étant la mère biologique de l'enfant B E. Par ailleurs, le couple, qui a hébergé Mme C en 2018, a, par une attestation présentée à l'OFPRA dans le cadre de la demande de réexamen de sa demande d'asile, précisé que Mme C a indiqué avoir une fille de cinq ans. En outre, la grand-mère maternelle de la jeune B a attesté sous serment, auprès d'un " Deputy Chief registrar ", le 26 août 2022, que la mère de l'enfant était Mme C. Enfin, sont également versés au dossier des échanges par messagerie instantanée, ainsi que quelques preuves de transfert de sommes d'argent à la mère de la requérante. Ces éléments de possession d'état sont suffisants pour établir le lien de filiation entre l'enfant B et Mme C. Par suite, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant le recours formé contre le refus de l'autorité consulaire de Lagos de délivrer le visa à la jeune B E pour le motif tiré de ce que le lien de filiation avec Mme C n'était pas établi.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa sollicité, au profit de B E, dans un délai de deux mois suivant sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pronost, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 5 avril 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à B E un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pronost la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Pronost et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 février 2024.

La rapporteure,

M. ANDRE

La présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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