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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2304023

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2304023

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2304023
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 mars 2023 et 11 janvier 2024, Mme D G, agissant en son nom propre ainsi qu'en qualité de représentante légale des enfants mineurs E B et F B, ainsi que Mme C H, représentées par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions implicites de l'ambassade de France en Ethiopie refusant de délivrer à Mme H ainsi qu'aux enfants E B et F B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale, a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen des demandes de visas, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros, à verser à leur avocate, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Elles soutiennent que :

- la décision de la commission est entachée d'un vice de forme, dès lors qu'il a été répondu à la demande de communication des motifs au-delà du délai d'un mois prévu par l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle n'est pas suffisamment motivée en droit et en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 561-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que E et F Haine bénéficient d'un droit au bénéfice de la réunification familiale, leur mère s'étant vue reconnaître la qualité de réfugiée en France et leur père ayant délégué l'exercice de l'autorité parentale par une attestation ; elle n'est pas en mesure d'obtenir une décision judiciaire de délégation de l'autorité parentale ;

- le motif tiré de l'inéligibilité à la réunification familiale de Mme H est entaché d'une erreur de droit, dès lors qu'il méconnaît les dispositions de l'article 4 de la directive 2003/86/CE du Conseil du 22 septembre 2023 et celles de l'article 2 de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur leurs situations personnelles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés

Mme G a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la directive 2003/86/CE du Conseil du 22 septembre 2003 ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement Européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 janvier 2024 :

- le rapport de M. Templier, conseiller,

- et les observations de Me Régent, avocate des requérantes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D G, ressortissante érythréenne, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 23 juillet 2019. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées par sa mère, Mme H, ainsi que pour ses enfants allégués, E B et F B, auprès de l'ambassade de France en Ethiopie, laquelle a implicitement rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités. Les requérantes doivent être regardées comme demandant l'annulation au tribunal, d'une part, de la décision expresse de la commission de recours du 24 novembre 2022 en tant qu'elle porte refus de délivrer un visa à Mme H et, d'autre part, de la décision implicite née du silence gardé par l'administration en tant qu'elle porte refus de délivrer des visas à E B et F B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les enfants E B et F B :

2. Il ressort des termes du mémoire en défense que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur les motifs tirés, d'une part, du défaut d'établissement du lien de filiation des demandeurs de visas avec la réunifiante et, d'autre part, de ce que la délégation d'autorité parentale ne présente pas de caractère probant.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les articles () L. 434-3 à L. 434-5 () sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement ". Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux " et aux termes de l'article L. 434-4 de ce code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et

L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie, que le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié ou a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale, par ses enfants non mariés, y compris par ceux qui sont issus d'une autre union, à la condition que ceux- ci n'aient pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été présentée. Les demandes présentées pour les enfants issus d'une autre union doivent, en outre, satisfaire aux autres conditions prévues par les articles L. 434-3 ou

L. 434-4, le respect de celles d'entre elles qui reposent sur l'existence de l'autorité parentale devant s'apprécier, le cas échéant, à la date à laquelle l'enfant était encore mineur.

6. En premier lieu, si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que les certificats de baptême versés au dossier ne permettent pas d'établir les liens de filiation allégués, dès lors que ces derniers comportent des incohérences s'agissant du prénom de la réunifiante, ces éléments ne sauraient suffire, à eux seuls, à remettre en cause l'existence des liens de filiation allégués. Au surplus, il ressort des pièces du dossier que Mme G a constamment déclaré les jeunes F B et E B comme ses enfants dans son formulaire de demande d'asile et dans sa fiche familiale de référence. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour ce premier motif.

7. En second lieu, si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que la délégation de l'autorité parentale établie par le père de l'enfant ne présente pas un caractère probant, il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme G a produit un document signé par M. B A, père des jeunes E B et F B, qui les autorisent à quitter le territoire éthiopien pour rejoindre leur mère en France. La requérante soutient, par ailleurs, sans être contestée, qu'elle est dans l'impossibilité d'obtenir de la part et à l'initiative du père des enfants, qui réside en Erythrée, un jugement portant délégation de l'autorité parentale. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour ce second motif.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme G est fondée à demander l'annulation de la décision implicite de la commission refusant de délivrer aux enfants E B et F B des visas d'entrée et de long séjour.

En ce qui concerne Mme H :

9. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer le visa sollicité, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que le lien familial unissant Mme H à la réunifiante ne correspondait pas à l'un des cas lui permettant d'obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale.

10. En premier lieu, la décision du 24 novembre 2022 s'étant substituée à la décision implicite initialement intervenue, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision implicite ne peut qu'être écarté comme inopérant.

11. En deuxième lieu, la décision en litige mentionne les dispositions des articles

L. 311-1 et L. 561-2 à L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle précise, ainsi qu'il a été dit au point 10, que le visa sollicité a été refusé au motif que le lien familial de la demandeuse ne correspondait pas à l'un des cas lui permettant d'obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale. Dans ces conditions, la décision attaquée mentionne de façon suffisamment précise les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

12. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée serait entachée d'un défaut d'examen.

13. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 de la directive du 22 septembre 2003 : " 1. Les États membres autorisent l'entrée et le séjour, conformément à la présente directive et sous réserve du respect des conditions visées au chapitre IV, ainsi qu'à l'article 16, des membres de la famille suivants : / a) le conjoint du regroupant ; / b) les enfants mineurs du regroupant et de son conjoint () / c) les enfants mineurs, y compris les enfants adoptés, du regroupant () ; / d) les enfants mineurs, y compris les enfants adoptés, du conjoint (). ". Et aux termes de l'article 3 la directive du 29 avril 2004 intitulé " Bénéficiaires " : " La présente directive s'applique à tout citoyen de l'Union qui se rend ou séjourne dans un État membre autre que celui dont il a la nationalité, ainsi qu'aux membres de sa famille, tels que définis à l'article 2, point 2), qui l'accompagnent ou le rejoignent. ".

14. La requérante ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article 4 de la directive du 22 septembre 2003, dont le point 2 ne confère pas de droit à la réunification au profit des ascendants, ni de celles de l'article 3 de la directive du 29 avril 2004, Mme G n'étant pas citoyenne de l'Union européenne.

15. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

16. Mme H soutient qu'à la date de sa demande de visa, elle dépendait de l'aide financière de sa fille et vivait auprès de ses petits-enfants, également demandeurs de visas au titre de la réunification familiale. Toutefois, en se bornant à produire quelques copies d'échanges par messagerie instantanée, dont certaines ne sont pas traduites, ainsi que deux justificatifs de transferts d'argent dont le plus récent date du mois d'avril 2022, Mme H, âgée de cinquante-sept ans à la date de la décision attaquée, ne justifie pas de la continuité, de l'intensité et de la stabilité des relations qu'elle entretiendrait avec la réunifiante, alors qu'il est constant que ses deux fils vivent en Ethiopie, où elle n'est donc pas isolée. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

17. En sixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision en litige serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

18. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté comme inopérant dès lors que Mme H était majeure à la date de la décision attaquée.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les requérantes sont seulement fondées à demander l'annulation de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France refusant de délivrer aux enfants E B et F B des visas d'entrée et de long séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

20. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique seulement mais nécessairement que des visas d'entrée et de long séjour soient délivrés aux enfants E B et F B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à ces derniers les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

21. Mme G a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Régent, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France refusant implicitement de délivrer aux enfants E B et F B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer des visas d'entrée et de long séjour à E B et à F B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Régent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D G, à Mme C H, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 29 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 février 2024.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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