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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2304219

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2304219

lundi 25 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2304219
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mars 2023 et 23 janvier 2024, M. A K F, Mme C I F et Mme E J F, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à G (République démocratique du Congo) refusant de délivrer à Mme C I F et à Mme E J F des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle ou à leur verser directement en cas de rejet de leur demande d'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :

- en opposant à Mme I F l'âge maximal de dix-huit ans pour bénéficier de la réunification familiale, la commission de recours a commis une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors que Mme J F était âgée de plus de dix-huit ans à la date de la décision attaquée ;

- l'absence de jugement de délégation de l'autorité parentale procède d'une erreur d'appréciation ;

- l'identité des demandeuses et leur lien de filiation avec le réunifiant sont établis ;

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale, garanti notamment par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, par le paragraphe 3 de l'article 16 de la déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948, par le premier paragraphe de l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 16 décembre 1966, les articles 7 et 33 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, le protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, les recommandations du comité des ministres du conseil de l'Europe sur le regroupement familial pour les réfugiés et les autres personnes ayant besoin de la protection internationale et la directive 2003/86/CE du conseil de l'Union européenne du 22 septembre 2003.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Par décision du 22 janvier 2024, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle de M. K F.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tavernier,

- et les observations de Me Pollono, avocate des requérants.

Une note en délibéré, présentée pour les requérants, a été enregistrée le 1er février 2024 et a été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A K F, ressortissant congolais (République démocratique du Congo), s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées au profit de ses filles alléguées, Mme C I F et Mme E J F, ressortissantes congolaises respectivement nées les 12 septembre 2003 et 16 septembre 2004, auprès de l'autorité consulaire française à G (République démocratique du Congo), laquelle a rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du 23 février 2023, dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article R. 561-1 du même code : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les articles () L. 434-3 à L. 434-5 (..) sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement ". Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux " et aux termes de l'article L. 434-4 de ce code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et

L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie, que le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale, par ses enfants non mariés, y compris par ceux qui sont issus d'une autre union, à la condition que ceux- ci n'aient pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été présentée. Les demandes présentées pour les enfants issus d'une autre union doivent, en outre, satisfaire aux autres conditions prévues par les articles L. 434-3 ou

L. 434-4, le respect de celles d'entre elles qui reposent sur l'existence de l'autorité parentale devant s'apprécier, le cas échéant, à la date à laquelle l'enfant était encore mineur.

5. Pour rejeter le recours formé à l'encontre des décisions consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que Mme C I F, issue d'une précédente union et âgée de plus de dix-huit ans le jour où elle a déposé sa demande de visa, n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale et, d'autre part, de ce que Mme B H, mère alléguée de Mme E J F, n'étant ni décédée, ni déchue de l'exercice de ses droits parentaux ou du droit de garde, l'intérêt supérieur de cette dernière commande qu'elle reste auprès de sa mère dans leur pays d'origine.

En ce qui concerne Mme C I F :

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme I F n'avait pas dépassé son dix-neuvième anniversaire lorsqu'a été enregistrée sa demande de visa auprès de l'autorité consulaire française à G. Il s'ensuit qu'en se fondant sur le motif tiré de ce que l'intéressée était âgée de plus de dix-huit ans à la date de la demande de visa et n'était, dès lors, pas éligible à la procédure de réunification familiale en qualité de membre de famille de réfugié, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur de droit.

En ce qui concerne Mme E J F :

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, Mme J F était âgée de plus de dix-huit ans et donc majeure. La commission de recours ne peut, dès lors, utilement opposer que l'intérêt supérieur de l'intéressée est de rester auprès de sa mère dans son pays d'origine. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit pour ce motif.

8. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, ils peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve, toutefois, qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, d'une part, que les incohérences dans les déclarations de M. K F et le défaut de caractère probant des documents d'état civil produits ne permettent pas de tenir pour établis l'identité des demandeuses et leur lien de filiation avec l'intéressé et, d'autre part, qu'aucun jugement de délégation de l'autorité parentale n'est produit.

10. D'une part, pour justifier de l'identité des demandeuses et du lien de filiation les unissant au réunifiant, les requérants produisent les jugements supplétifs n° R.C.3582/II et

n° R.C. 3584/II, rendus le 13 janvier 2021 par le tribunal pour enfants de G/D, faisant état de ce que Mme I F et Mme J F sont respectivement nées les 12 septembre 2003 et 16 septembre 2004 à G de l'union de M. K F et Mme B H. Les requérants produisent également le jugement supplétif d'acte de naissance n° R.C.3680/VI, rendu le 10 juin 2021 par le tribunal pour enfants de G/D, reprenant ces mêmes informations et ordonnant la transcription d'une nouvelle série d'actes. Si le ministre fait valoir que les requérants ne justifient pas de cette coexistence de jugements supplétifs, les requérants produisent toutefois le jugement n° 3670/II rendu le 30 avril 2021 par le tribunal pour enfants de G/D, non critiqué en défense, ordonnant l'annulation des actes de naissances pris en transcription des jugements supplétifs n°s R.C.3582/II et R.C. 3584/II susmentionnés. Dans ces conditions, l'identité des demandeuses et leur lien de filiation avec M. K F doivent être tenus pour établis.

11. D'autre part, les requérants soutiennent être sans nouvelles de la mère des demandeuses et produisent, au soutient de leurs allégations le jugement déclaratif d'absence n° RC.5307/X, rendu le 21 avril 2021 par le tribunal de paix de G/Pont Kasa-Vubu, constatant que l'intéressée est " portée disparue " depuis 2019. Dans ces conditions, la demande de substitution de motif présentée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne saurait être accueillie.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme C I F et à Mme E J F. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre- mer de faire délivrer aux intéressées les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 200 euros à verser aux requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 23 février 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C I F et à Mme E J F les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera aux requérants une somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A K F, Mme C I F et Mme E J F, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 26 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mars 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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