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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2304472

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2304472

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2304472
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSELARL R & P AVOCATS - OLIVIER RENARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 mars 2023, le 30 mai 2023 et le 18 janvier 2024, Mme A B et M. F B L, agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal des enfants E B et D B, représentés par Me Renard, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 23 septembre 2022 de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo refusant de délivrer à Mme A B et aux enfants E B et D B des visas de long séjour en qualité de membres de la famille d'un réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité de Mme A B et des enfants E B et D B et leur lien de filiation avec le réunifiant sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par M. B L ne sont pas fondés ;

- la décision peut également être fondée sur l'absence de production d'un jugement de délégation de l'autorité parentale par la mère des enfants.

M. B L a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 novembre 2023.

Par une ordonnance du 22 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 26 janvier 2024, sans qu'il soit besoin de fixer une nouvelle date d'audience.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- et les observations de Me Lejosne, substituant Me Renard, représentant M. B L et Mme B.

Une note en délibéré, enregistrée pour les requérants le 26 janvier 2024, n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. F B L, ressortissant congolais, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 4 avril 2014. Mme H et les jeunes E B et D B, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visa de long séjour auprès de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo au titre de la réunification familiale. Par une décision du 23 septembre 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision du 9 février 2023, dont M. B L et Mme A B demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / (). ". L'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

3. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

4. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

6. Pour rejeter les demandes de visas en litige, la commission de recours s'est fondée sur le motif tiré de ce que l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec M. K ne sont pas établis dès lors que leur volet 1 de leurs actes de naissance n'ont pas été signés par la déclarante, et qu'ils mentionnent, comme le certificat de non-appel du jugement supplétif, des dates incohérentes. Elle précise, en outre, que les visas ont été sollicités sept ans et demi après l'obtention du statut de réfugié par le réunifiant et deux mois et demi après que les autorités américaines lui ont délivrées un visa.

7. Il ressort des pièces du dossier que pour justifier de l'identité des trois demandeurs de visa et de leur filiation à l'égard de M. B L, les intéressés ont produit le jugement supplétif de naissance n° RC 3678/II du tribunal pour enfants M / C du 10 décembre 2020 selon lequel A B, née le 25 avril 2004, E B, née le 3 septembre 2006 et D B, né le 2 novembre 2008, sont nés de l'union de M. B L avec Mme I, le certificat de non-appel de ce jugement ainsi que les volets 1 d'actes de naissance pris en transcription le 27 septembre 2020 à l'état-civil de la ville M, commune de Bandalungwa. Toutefois, la circonstance, invoquée en défense, qu'un jugement supplétif portant le même numéro, et rendu le même jour, sur requête de la même partie, ait été produit par M. B L devant l'autorité consulaire, et sur lequel figurait les identités de trois enfants portant des patronymes différents, est de nature à faire naître un doute sur l'authenticité des actes produits et sur la réalité des éléments qu'ils rapportent, et par suite, à établir l'existence d'une fraude. Si le requérant soutient que cela résulte d'une rectification qui aurait été effectuée d'office par le juge congolais, cette circonstance, qui n'est, au demeurant, pas établie en l'espèce, ne permet pas, en l'absence de production de tout document émanant de ce tribunal, d'infléchir cette analyse.

8. Il ressort néanmoins des pièces du dossier que M. B L a déclaré à l'Office français des réfugiés et apatrides, lors de sa demande d'asile effectuée en 2012 puis dans le cadre de l'établissement de sa fiche familiale de référence, renseignée le 27 mai 2014, l'existence de ces trois enfants, ce qui est corroboré par la note adressée par cet Office aux services du ministère de l'intérieur. Les requérants produisent également les justificatifs d'envois réguliers de sommes d'argent, à partir du mois de février 2019, à la mère de M. B L, qui atteste avoir pris en charge les trois enfants depuis le départ de leur père J démocratique du Congo, des captures d'écran d'une application de messagerie instantanée justifiant de conversations, et des attestations de proches confirmant les liens qu'entretient M. B L avec les demandeurs de visa depuis son arrivée en France. Enfin, les enfants portent le nom de M. B L. L'ensemble de ces éléments peut être regardé comme une réunion suffisante de faits qui indiquent le rapport de filiation et de parenté. Par suite, en estimant que l'identité et le lien de filiation n'étaient pas établis, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 2.

9. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative ils et elles peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir qu'aucun jugement de délégation de l'autorité parentale émanant de la mère des enfants n'est produit.

11. L'article L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ".

12. Les requérants produisent un jugement n° RC 3780/G du 10 juin 2021 par lequel le tribunal de paix M/ Assossa constate l'absence de Mme I, présentée comme la mère des enfants. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit aux points 7 et 8 que la filiation n'est établie qu'à l'égard de M. B L. Au demeurant, il n'est pas contesté que les enfants sont pris en charge par leur grand-mère paternelle depuis sa fuite J démocratique du Congo en 2012. Par suite, le nouveau motif opposé par le ministre dans son mémoire en défense n'est pas susceptible de fonder légalement la décision attaquée. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs qu'il a sollicitée.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B L et Mme B sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A B et aux jeunes E B et D B les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. M. B L a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Renard, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 9 février 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A B et aux jeunes E B et D B les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Renard la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F B L, à Mme H, à Me Renard et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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