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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2304745

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2304745

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2304745
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantSELARL CONQUAND-VALAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 31 mars 2023, 12 décembre 2023 et 18 janvier 2024, M. D C et Mme A B, représentés par Me Valay, demandent au Tribunal :

1°) d'admettre provisoirement Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 4 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) du 28 décembre 2022 refusant à M. C la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjoint étranger de ressortissante française ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer le visa demandé dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'ils se sont mariés civilement, et non religieusement, en 2022, et que le demandeur de visa n'est jamais entré irrégulièrement sur le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'aucune menace à l'ordre public n'est établie à l'encontre du demandeur de visa, la plupart des éléments relevés dans la note blanche concernant la conjointe du demandeur de visa et étant postérieurs à la décision attaquée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de leur vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Dubus a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien, s'est marié le 8 novembre 2022 à Mostaganem (Algérie) avec Mme B, ressortissante française. Il a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjoint de française auprès de l'autorité consulaire françaises à Alger (Algérie). Par une décision en date du 28 décembre 2022, cette autorité a refusé de lui délivrer le visa demandé. Par une décision du 4 mai 2023, dont ils demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 18 décembre 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce qu'elle soit provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France comporte, avec suffisamment de précision, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour ne peut être refusé à un conjoint de Français qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public () ". Il appartient en principe à l'autorité consulaire de délivrer au conjoint étranger d'un ressortissant français dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

5. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que la demande de visa n'a d'autre but pour le demandeur que d'obtenir un droit au séjour en France, eu égard à son passé migratoire et à la célébration de son mariage postérieurement à son entrée irrégulière en France et à l'émission d'une obligation de quitter le territoire français du 30 mars 2022.

6. Toutefois, de tels éléments ne permettent pas, à eux seuls, de démontrer le caractère frauduleux du mariage. L'administration ne saurait en effet exiger, au vu des principes rappelés au point 4 du présent jugement, que le demandeur de visa rapporte la preuve de la sincérité de son intention matrimoniale pour se voir délivrer un visa en qualité de conjoint d'une ressortissante française alors qu'il revient à l'administration, par des éléments objectifs, suffisamment précis et concordants, d'établir la fraude qu'elle allègue. A cet égard, la seule circonstance tirée de ce que M. C se trouvait en situation irrégulière à la date de son mariage et soumis à une obligation de quitter le territoire français, circonstance au demeurant non établie par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, ne permet pas d'établir que le mariage contracté par les requérants présente un caractère frauduleux ou aurait eu pour seul objet de régulariser la situation de M. C. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir qu'en leur opposant le caractère frauduleux de leur mariage, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation.

7. Toutefois l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué au requérant, que la présence en France du demandeur de visa représente un risque de menace à l'ordre public. Le ministre de l'intérieur doit ainsi être regardé comme demandant implicitement une substitution de motif.

9. Il résulte des dispositions de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 4, que, s'il appartient en principe à l'autorité consulaire de délivrer au conjoint étranger d'un ressortissant français dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale, des circonstances particulières tenant à des motifs tirés de la nécessité de préserver l'ordre public peuvent être de nature à justifier légalement un refus de visa.

10. D'une part, l'erreur concernant la date du mariage religieux des requérants mentionnée dans la note blanche produite par le ministre, qui est celle du mariage civil, doit être regardée comme une simple erreur matérielle, qui n'est pas de nature à affecter la légalité de la décision attaquée.

11. D'autre part, le ministre de l'intérieur et des outre-mer produit à l'instance une note blanche de la direction générale de la sécurité intérieure du ministère de l'intérieur datée du 28 novembre 2023 selon laquelle le demandeur de visa s'est signalé pour les liens qu'il entretient avec la mouvance islamiste radicale, et est fiché pour terrorisme par les autorités égyptiennes, ce qui est de nature à démontrer l'absence d'adhésion complète de l'intéressé aux lois et principes républicains. Il ressort également de cette note que son épouse a déclaré, au cours d'un entretien administratif mené le 23 juin 2023, que la France n'était pas une terre d'Islam et que ce pays était donc incompatible avec la pratique de sa religion, expliquant vouloir émigrer vers un pays musulman avec son époux et ses enfants. Si les requérants font valoir que ces éléments sont postérieurs à la décision attaquée, ils sont toutefois de nature à révéler une situation de fait antérieure. En outre, la circonstance que le demandeur de visa n'ait jamais été condamné et dispose d'un casier judiciaire vierge n'est pas de nature à remettre utilement en cause les informations mentionnées dans la note blanche de la direction générale de la sécurité intérieure du ministère de l'intérieur. Par suite, en rejetant le recours dont elle était saisie, en raison de la menace à l'ordre public que représente le demandeur de visa, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas commis d'erreur de droit.

12. En dernier lieu, eu égard au motif de la décision attaquée et des éléments mentionnés au point précédent, la décision attaquée, qui n'a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale des requérants, n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Dès lors, elle ne méconnait ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C et de Mme B doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C et de Mme A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, à Mme A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Valay.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Dubus, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La rapporteure,

P. DUBUS

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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