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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2304823

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2304823

lundi 5 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2304823
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantTUENDIMBADI KAPUMBA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 avril et 14 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Tuendimbadi Kapumba, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision née le 27 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'ambassade de France au Bénin refusant de délivrer un visa d'entrée et de long séjour à Tossédé Armel B en qualité d'enfant de ressortissant français, a, à son tour, implicitement refusé de délivrer le visa sollicité ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision consulaire n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 114-6 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors que si l'ambassade de France estimait que l'acte de naissance n'était pas conforme à la législation locale, il lui revenait de l'approcher pour régulariser le vice de forme ou de fond affectant l'acte sans jamais envisager un refus ;

- la décision de la commission de recours méconnaît les dispositions des articles 47 et 1371 du code civil, dès lors que seule une action en inscription de faux était susceptible de remettre en cause le caractère probant de l'acte de naissance du demandeur de visa ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que le lien de filiation est démontré par la production de l'acte de naissance du 19 avril 2010, actualisé par celui du 1er novembre 2020 et conforme à la législation locale, et corroboré par un jugement de reconnaissance de paternité du 8 novembre 2023 et par des éléments de possession d'état ;

- la reconnaissance tardive de son enfant ne saurait lui être opposé dès lors que l'acte de naissance du 19 avril 2010 l'identifie bien comme le père C ;

- c'est à tort que le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir qu'il existerait deux actes de naissance qui cohabitent, dès lors que l'acte de naissance de 2020 est un acte actualisé par l'agence nationale d'identification des personnes ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 janvier 2024 :

- le rapport de M. Templier, conseiller ;

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public ;

- et les observations de Me Tuendimbadi Kapumba, avocat du requérant.

Considérant ce qui suit :

1. Un visa de long séjour en qualité d'enfant de ressortissant français ayant été sollicité auprès de l'ambassade de France au Bénin pour Tossédé Armel B afin qu'il rejoigne en France son père allégué, M. A B, ressortissant français, l'autorité consulaire a opposé un refus. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer le visa sollicité par une décision née le 27 avril 2023, dont le requérant demande l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des indications figurant dans l'accusé de réception adressé par la commission au requérant que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur le même motif que la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée, tiré de ce que le document d'état-civil présenté en vue d'établir la filiation n'était pas conforme au droit local.

3. Les autorités diplomatiques ou consulaires chargées de l'examen des demandes de visa ne peuvent refuser la délivrance d'un visa de long séjour au descendant de moins de

vingt-et-un ans d'un ressortissant français que pour un motif d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation allégué ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

6. Pour justifier de l'identité de l'enfant Tossédé Armel B et de son lien de filiation allégué avec M. B, ont été produits un acte de naissance n° 169/CP/CO établi le 19 avril 2010 par le centre d'état civil de la commune de Cové ainsi qu'un volet n° 1 d'acte de naissance n° 20733/C/COVE établi le 11 décembre 2020. Si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir en défense que le demandeur de visa serait titulaire de deux actes de naissance qui coexisteraient, le requérant expose sans être contesté que l'acte dressé le 11 décembre 2020 correspond à une actualisation de l'acte de naissance du 19 avril 2010 effectuée par l'agence nationale d'identification des personnes (ANIP). En outre, il est constant que la naissance C, le 15 avril 2010, a été déclarée le 19 avril 2010, soit dans le délai de dix jours prévu par l'article 60 du code béninois des personnes et de la famille, versé au dossier, rendant ainsi superfétatoire la production d'un jugement supplétif. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que, par un jugement n° 019/EP2/23 du 8 novembre 2023 rendu par le tribunal de première instance de deuxième classe d'Abomey et non critiqué par le ministre en défense, M. B a été reconnu comme étant le " père biologique " de l'enfant Tossédé Armel B, conformément au volet n°1 de la copie de l'acte de naissance établi le 11 décembre 2020 par l'agence nationale d'identification des personnes. Par suite, l'identité du demandeur de visa et le lien de filiation l'unissant au requérant doivent être considérés comme établis. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'un visa de long séjour soit délivré à l'enfant Tossédé Armel B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à verser à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 27 avril 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Tossédé Armel B un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 15 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2024.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

M. LE BARBIER

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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