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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305071

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305071

vendredi 15 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305071
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantVEILLAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 7 avril 2023 et le 25 mai 2023, Mme E D, Mme B A et M. F C, représentés par Me Frydryszak, puis par Me Veillat, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours, réceptionné le 29 mars 2023, contre la décision de l'autorité diplomatique française à Manille (Philippines) refusant de délivrer à Mme E D un visa de long séjour " travailleur salarié ", ensemble la décision de refus de visa ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer ou à l'autorité compétente de délivrer le visa sollicité, ou à titre subsidiaire de réexaminer la demande de visa ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de la demande de visa ;

- le motif de la décision tiré de l'existence d'un risque de détournement de l'objet du visa est entaché d'erreur de fait et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- le motif de la décision tiré de l'incomplétude et l'absence de fiabilité des informations communiquées à l'appui de la demande de visa est entaché d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que le motif opposé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est erroné mais la demande de visa de Mme D devait être rejetée au motif de l'inadéquation manifeste entre son profil et l'emploi demandé.

Un mémoire présenté pour les requérants a été enregistré le 6 février 2024, postérieurement à la clôture automatique d'instruction intervenue trois jours francs avant l'audience en application de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 9 février 2024 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Veillat, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante philippine née en 1985, Mme A et M. C, ressortissants français nés en 1984 et 1981, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours, réceptionné le 24 mars 2023, contre la décision de l'autorité diplomatique française à Manille (Philippines) refusant de délivrer à Mme E D un visa de long séjour " travailleur salarié ", et d'annuler la décision de refus de visa.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours. En application de ces dispositions, la décision implicite de la commission doit être regardée comme s'étant appropriée le motif opposé par l'autorité diplomatique française à Manille, à savoir les motifs tirés, d'une part de l'existence d'un risque de détournement de l'objet du visa à des fins de maintien illégal en France après l'expiration du visa ou pour mener en France des activités illicites, et d'autre part de l'incomplétude " et/ou " l'absence de fiabilité des informations communiquées pour justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé.

3. Aux termes de l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an. / Ce visa peut autoriser un séjour de plus de trois mois à caractère familial, en qualité de visiteur, d'étudiant, de stagiaire ou au titre d'une activité professionnelle, et plus généralement tout type de séjour d'une durée supérieure à trois mois conférant à son titulaire les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9 à L. 421-11 et L. 421-13 à L. 421-24. ".

4. La circonstance qu'un travailleur étranger dispose d'une autorisation de travail délivrée par le ministre de l'intérieur ne fait pas obstacle à ce que l'autorité compétente refuse de lui délivrer un visa d'entrée en France en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur tout motif d'intérêt général. Constitue un tel motif l'inadéquation entre l'expérience professionnelle et l'emploi sollicité et, par suite, le détournement de l'objet du visa à des fins migratoires.

5. Il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur a accordé à Mme B A épouse C le 15 septembre 2022 une autorisation de travail afin de lui permettre de recruter Mme E D en qualité de garde d'enfant à domicile en contrat à durée indéterminée rémunéré à hauteur de 2 425 euros bruts mensuels. Il ressort des deux offres d'emploi successivement publiées aux mois de mai et juillet 2022 par Pôle emploi pour Mme A que celle-ci et son époux recherchent une nourrice pour leurs quatre enfants nés entre 2012 et 2021, ayant une bonne maîtrise de l'anglais et une grande disponibilité. Mme D joint à sa requête un curriculum vitae détaillé rédigé en anglais dans lequel elle déclare exercer plusieurs emplois à temps partiel aux Philippines parmi lesquels, depuis 2008, l'emploi de garde d'enfants et d'aide aux devoirs scolaires. Elle justifie également disposer d'un permis de conduire philippin. Eu égard à ces éléments, et dans les circonstances de l'espèce, Mme D est bien fondée à soutenir qu'en lui opposant l'existence d'un risque de détournement de l'objet du visa, la commission a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

6. Pour les mêmes motifs qu'énoncés au point précédent, la requérante est bien fondée à soutenir qu'en lui opposant l'incomplétude et l'absence de fiabilité des informations communiquées pour justifier de l'objet et de ses conditions de séjour en France, motif dont la légalité n'est pas défendue par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, la commission a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision de refus de visa opposée à Mme D.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme D le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Mme D en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision de refus de visa opposée à Mme D est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme D le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme D une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D, à Mme B A épouse C, à M. F C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 février 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Chatal, conseillère,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mars 2024.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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