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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305346

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305346

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305346
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 avril 2023, Mme A C, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale de sa fille mineure B D, représentée par Me Régent, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 10 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 16 août 2022 de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant à la jeune B D la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer le visa demandé dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la requérante de la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée n'est pas motivée, faute pour l'administration d'avoir répondu dans le délai d'un mois sans justifier du motif d'urgence à sa demande de communication des motifs de cette décision ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d'état dont elle justifie, qui établissent le lien de filiation de la demandeuse de visa avec elle ;

- elle dispose de l'autorité parentale exclusive sur la demandeuse de visa ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Roncière,

- et les observations Me Sachot, substituant Me Régent, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante congolaise (République démocratique du Congo), s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 12 novembre 2019 de la Cour nationale du droit d'asile. L'enfant B D, qu'elle présente comme sa fille, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo), en qualité de membre de la famille d'une réfugiée. Par une décision notifiée le 16 août 2022, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née le 10 décembre 2022, puis par une décision expresse du 9 mars 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision consulaire. Mme C demande l'annulation de la décision implicite de la commission de recours.

Sur l'objet du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme C tendant à l'annulation de la décision implicite née le 10 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision notifiée le 16 août 2022 de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant à l'enfant B D un visa d'entrée et de long séjour en France doit être regardée comme étant dirigée contre la décision du 9 mars 2023 par laquelle la commission a expressément rejeté ce recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

4. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part de l'absence d'établissement de l'identité de l'enfant et de son lien de filiation avec la réunifiante, caractérisée par l'inauthenticité de l'acte de naissance produit, révélée par son établissement tardif et par la différence entre l'année de naissance indiquée dans cet acte et les déclarations de Mme C devant l'OFPRA, et d'autre part, de l'intention frauduleuse de la réunifiante, révélée par la production d'un tel document.

5. Aux termes de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : 1° Sauf s'il est exempté de cette obligation, des visas exigés par les conventions internationales () " Aux des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. (). ".

6. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

7. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

8. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

9. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

10. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que pour établir l'identité et le lien de filiation de la jeune B D avec la réunifiante, ont été produits un jugement supplétif de naissance n° RC 3650/I rendu le 16 février 2021 par le tribunal pour enfant de F sur requête de Mme E, grand-mère de l'intéressée, l'acte de naissance n° 0891/2021 établi par transcription de ce jugement supplétif, une copie intégrale d'acte de naissance n° 0891/2021 mentionnant son lien maternel avec Mme A C ainsi qu'un passeport sénégalais comportant les mêmes mentions d'identité.

11. Un jugement supplétif d'acte de naissance n'ayant d'autre objet que de suppléer l'inexistence d'un tel acte de naissance, la commission ne pouvait valablement se fonder, compte tenu de la nécessité de présenter un tel acte à l'appui des demandes de visa, sur la circonstance que celui produit à l'appui de la demande de visa aurait été établi tardivement et de manière opportune.

12. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que les documents d'état civil présentés à l'appui de la demande de visa présentaient entre eux des incohérences de nature à leur ôter tout caractère probant.

13. En second lieu, si le ministre fait valoir que l'année de naissance de la jeune B D portée sur les documents d'état civil ne concorderait pas avec les déclarations faites par Mme C lors de sa demande d'asile, cette seule circonstance ne suffit pas à établir une intention frauduleuse de la réunifiante.

14. Au surplus, Mme C justifie d'éléments de possession d'état résultant en particulier, outre de photographies et de transferts d'argent à sa mère dont il est établi par les pièces du dossier qu'elle a la charge de la jeune B D, d'un certificat de naissance qui n'est pas contesté par le ministre et d'une procuration donnée à sa mère pour effectuer les démarches administratives pour la demandeuse de visa.

15. Dans ces conditions, en rejetant le recours de Mme C pour les motifs énoncés au point 4, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation.

16. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

17. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa sollicité à la jeune B D, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

18. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Régent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros).

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 9 mars 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à la jeune B D le visa demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 euros (mille deux cents) sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Dubus, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La rapporteure,

M.-A. RONCIÈRE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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