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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305555

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305555

lundi 26 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305555
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantL'HELIAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 avril et 27 juin 2023 et le 23 janvier 2024, M. C A, agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal des enfants B A et D A, représenté par Me l'Helias, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 14 juin 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en tant qu'elle a rejeté le recours contre la décision du 9 décembre 2022 de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) refusant de délivrer à Maciré A, E et D A des visas de long séjour en qualité de membres de la famille d'un réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 300 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité de de E et de D A, ainsi, au demeurant que de Maciré A, et leur lien familial avec lui sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 septembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés ;

- la décision peut également être fondée sur l'infraction au statut de réfugié de M. A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Heng a été entendu au cours de l'audience publique.

Une note en délibéré produite pour le requérant a été enregistrée le 7 février 2024 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant guinéen, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 6 novembre 2018. Maciré A, B A et D A, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visa de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) au titre de la réunification familiale. Par une décision du 9 décembre 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision du 14 juin 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. M. A demande l'annulation de cette décision en tant qu'elle concerne les enfants E et D A.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours administratif préalable obligatoire introduit pour les enfants B A et D A, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que l'identité et le lien familial des enfants avec M. A n'étaient pas établis, dès lors que " leurs actes de naissance, transcrits suivant jugements supplétifs d'acte de naissance rendus sur la base de l'article 201 du code civil guinéen, sur requête de M. C A se déclarant domicilié en Guinée en 2020 alors même qu'il a obtenu le statut de réfugié en 2018, ne sont pas conformes aux articles 184 et 204 du code civil guinéen (dates et lieu de naissance, profession et domicile des père et mère non mentionnés). Par ailleurs, des invraisemblances ressortent des déclarations du réunifiant à l'OFPRA et à la CNDA (deux enfants déclarés après la décision de la CNDA (). Ces irrégularités et invraisemblances ôtent à ces actes tout caractère authentique. La production de tels documents relève au surplus d'une intention frauduleuse. () ".

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". L'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugiée ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance des visas sollicités en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. M. A produit les jugements supplétifs n° 2801 et n° 2802 tenant lieu d'actes de naissance rendus le 15 juin 2020 par le tribunal de première instance de Kaloum, qui mentionnent que D A et E, sont nés les 20 juin 2012 et 17 octobre 2014 de C A et de Zénab A, ainsi que les extraits d'actes de naissance n° 2427 et n° 2428 qui en assurent la transcription. Les passeports des enfants sont également produits.

8. Si la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France retient que les jugements supplétifs d'actes de naissance des enfants ont été établis en méconnaissance des dispositions des articles 184 et 204 du code civil guinéen, anciennement codifiés aux articles 175 et 196 du même code, il ne résulte pas de ces dispositions qu'elles seraient applicables à l'établissement des jugements supplétifs et aux actes de naissance dressés en transcription. Par ailleurs, si M. A y est mentionné comme résidant en Guinée, cette circonstance ne permet pas d'établir l'existence d'une fraude, alors, d'une part, qu'étant requérant, il a pu faire élection de domicile en Guinée, et d'autre part, qu'il ne ressort pas de ces jugements que, si deux témoins ont été entendus par le tribunal, M. A l'ait également été. En outre, il ressort des pièces du dossier que les passeports des intéressés comportent des numéros d'identification nationale sur lesquels sont portés aux 11ème, 12ème et 13ème rangs des chiffres qui correspondent au numéro de leurs actes de naissance. Enfin, s'il est constant que M. A est protégé en France en raison de son orientation sexuelle, il ressort des motifs de la décision de la CNDA lui octroyant le statut de réfugié qu'il a déclaré avoir été marié en 2009 et avoir eu deux enfants issus de cette union. Pour regrettable qu'elle soit, la circonstance que M. A ait déclaré, postérieurement à la décision de la CNDA, avoir eu deux enfants nés en 2002 et 2003 issus d'une première union n'est pas de nature, à elle seule, à mettre en doute le bien-fondé des décisions juridictionnelles étrangères citées au point 7. Il suit de là qu'en estimant que l'identité des jeunes D A et B A ainsi que leur lien familial avec M. A n'étaient pas établis, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a fait une inexacte application des dispositions citées aux points 3 et 5.

9. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, ils peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, qui a été communiqué, que M. A s'est rendu en Guinée, en violation de l'article 1C 4) de la convention de Genève et donc en infraction de son statut de réfugié.

11. D'une part, il résulte de ce qui a été dit au point 8 que la présence en Guinée de M. A n'est pas établie par la seule mention d'une adresse à Conakry dans les jugements supplétifs d'acte de naissance de ses enfants. D'autre part, le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'établit ni même n'allègue qu'une procédure de retrait de statut ait été mise en œuvre par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Dans ces conditions, le nouveau motif opposé par le ministre dans son mémoire en défense n'est pas susceptible de fonder légalement la décision attaquée. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la première demande de substitution de motifs sollicitée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée en tant qu'elle concerne D A et E.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à D A et à E les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A d'une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 14 juin 2023 est annulée en tant qu'elle concerne D A et E.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à D A et à E les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 5 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 février 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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