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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305667

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305667

mardi 5 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305667
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantCOJOCARU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 17 avril 2023 et 10 août 2023,

Mme B F et Mme A D, représentées par Me Cojocaru, demandent au Tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision implicite née le 22 janvier 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 20 octobre 2022 de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant à Mme A D la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'enfant de ressortissant français ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer le visa demandé ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761 1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation faute pour l'administration d'avoir répondu à leur demande de communication de motifs dans un délai d'un mois et qu'elle est insuffisamment motivée en fait ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d'état dont il est justifié qui établissent la filiation les unissant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2023

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Roncière a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante congolaise (République démocratique du Congo), a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'enfant étranger d'une ressortissante française, Mme F, auprès de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo). Par une décision du 20 octobre 2022, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née le 22 janvier 2023, dont Mme D et Mme F demandent l'annulation, puis par une décision expresse du 9 mars 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur l'objet du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme D et Mme F tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision implicite de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant à Mme D un visa d'entrée et de long séjour en France doit être regardée comme dirigée contre la décision du 9 mars 2023 par laquelle la commission a expressément rejeté ce recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

4. Pour rejeter, par la décision attaquée du 9 mars 2023, la demande de visa d'entrée et de long séjour présentée par Mme D, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de l'absence d'établissement de l'identité et du lien de filiation de l'intéressée en raison du caractère inauthentique de son acte de naissance établi tardivement et de l'absence de déclaration de l'existence de cet enfant par sa mère alléguée au moment de l'acquisition par cette dernière de la nationalité française, et d'autre part, de l'intention frauduleuse de la demandeuse de visa, révélée par la production de cet acte de naissance.

5. D'une part, s'il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer aux enfants de ressortissants français les visas qu'ils sollicitent afin de mener une vie familiale normale, elles peuvent toutefois opposer un refus à une telle demande pour des motifs d'ordre public, au titre desquels figurent le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation allégué ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

6. D'autre part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

8. En premier lieu, à l'appui de la demande de visa présentée par Mme D, les requérantes ont produit un jugement supplétif d'acte de naissance rendu le 12 octobre 2021 par le tribunal pour enfant E ainsi qu'un acte de naissance établi le 6 décembre 2021 en transcription de ce jugement et une copie intégrale d'acte de naissance. La double circonstance que ce jugement supplétif ait été rendu plusieurs années après les faits qu'il relate, et un an après l'acquisition de nationalité par Mme F, n'est pas de nature, par elle-même, à établir son caractère frauduleux, les jugements supplétifs d'actes de naissance n'ayant d'autre objet que de suppléer l'inexistence de ces actes et d'établir la filiation d'un enfant à l'égard de ses parents. En outre, le jugement supplétif d'acte de naissance et l'acte de naissance établis pour sa transcription comportent les mentions essentielles et suffisantes pour déterminer l'identité de la personne qui y figure, et font état de la naissance de Mme A D, de l'union de Mme B F et de M. C G D. Enfin, la circonstance, pour regrettable qu'elle soit, que Mme F n'ait pas déclaré l'existence de A D comme étant sa fille dans le cadre de sa demande de naturalisation ne suffit pas à démontrer que l'acte de naissance de cette dernière serait inauthentique ou que le jugement présenterait un caractère frauduleux, notamment en l'absence de toute contradiction ou incohérence entre les différents documents produits. Par suite, l'identité de la demandeuse de visa, et partant, son lien familial à l'égard de Mme F doivent être considérés comme établis.

9. En second lieu, en l'absence de mémoire en défense, le ministre n'établit que la production de l'acte de naissance de Mme D relèverait d'une intention frauduleuse des requérantes.

10. Dans ces conditions, alors même que les requérantes ne produisent aucun élément de possession d'état, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en rejetant le recours dirigé contre la décision refusant à Mme D la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en qualité d'enfant étranger d'un ressortissant français, pour les motifs énoncés au point 4, a commis une erreur d'appréciation.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D et Mme F sont fondées à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa sollicité à Mme D, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. Mme F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cojocaru renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 9 mars 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à

Mme D le visa demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Cojocaru la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B F, Mme A D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Cojocaru.

Délibéré après l'audience du 6 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Dubus, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2024.

La rapporteure,

M.-A. RONCIÈRE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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