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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305914

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305914

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305914
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantRAPOPORT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 avril 2023, M. F C et Mme A E, agissant en leurs noms propres et en qualité de représentants légaux de l'enfant mineur D C, représentés par Me Rapoport, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 22 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 22 novembre 2022 de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie), refusant de délivrer à D C un visa de long séjour en qualité de mineur à scolariser, a, à son tour, implicitement refusé de délivrer le visa sollicité, ainsi que cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer à titre principal de faire délivrer le visa sollicité et, à titre subsidiaire, de réexaminer la demande de visa dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision consulaire et la décision de la commission méconnaissent les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision de la commission est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'est pas justifié de la composition régulière de la commission de recours ;

- la décision consulaire et la décision de la commission sont insuffisamment motivées ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que le demandeur de visa a transmis des informations fiables et complètes ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle méconnaît les dispositions de la directive UE 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 mai 2024 :

- le rapport de Mme Glize, conseillère ;

- et les observations de Me Rapoport, avocat des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte de kafala adoulaire du 2 octobre 2022, Mme B C, ressortissante française, s'est vu confier son frère, D C, né le 24 janvier 2006, par ses parents M. C et Mme E, ressortissants algériens. Une demande de visa de long séjour afin de scolariser cet enfant en France a été déposée auprès de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie), laquelle a rejeté cette demande par une décision du 22 novembre 2022. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ce refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité par une décision née le 22 février 2023, laquelle, en application des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'est substituée à la décision consulaire. Les requérants doivent donc être regardés comme demandant au tribunal l'annulation de cette seule décision implicite de rejet.

2. En premier lieu, dès lors que la décision de la commission s'est substituée au refus consulaire, ainsi qu'énoncé au point 1, les moyens dirigés contre la seule décision consulaire, tirés de la méconnaissance de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration et de l'insuffisance de motivation de cette décision doivent être écartés comme inopérants.

3. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 114-5 du même code : " Lorsqu'une demande adressée à l'administration est incomplète, celle-ci indique au demandeur les pièces et informations manquantes exigées par les textes législatifs et réglementaires en vigueur. Elle fixe un délai pour la réception de ces pièces et informations ". Ces dispositions imposent à l'administration, à peine d'illégalité de sa décision, d'indiquer au demandeur, lorsque la demande de ce dernier est incomplète, les pièces ou informations manquantes dont la production est requise par un texte pour permettre l'instruction de sa demande. En revanche, elles n'ont pas pour objet d'imposer à l'administration d'inviter le demandeur à produire les justificatifs de nature à établir le bien-fondé de cette demande.

4. Il ressort des pièces du dossier que la commission de recours n'a pas refusé de délivrer le visa sollicité au motif que le dossier était incomplet, mais en raison du caractère non fiable et ou incomplet des informations communiquées pour justifier de l'objet et des conditions du séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté.

5. En troisième lieu, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ayant rejeté le recours de l'intéressé par une décision implicite, le moyen tiré de l'irrégulière composition de la commission ne peut qu'être écarté comme inopérant.

6. En quatrième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". Aux termes des dispositions de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

7. Il ressort des informations figurant dans l'accusé de réception adressé au conseil du demandeur de visa que la décision attaquée doit être regardée comme fondée sur les mêmes motifs que la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée. Celle-ci vise la directive UE 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016. Elle précise être fondée sur le motif tiré du caractère incomplet et/ou non fiable des informations communiquées pour justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

8. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que D C est inscrit en classe de seconde au sein de l'école Saint-Hilaire située à Paris, pour l'année scolaire 2022-2023. Pour justifier des conditions d'accueil de l'intéressé, les requérants produisent, par ailleurs, un document par lequel Mme C, sa sœur aînée, s'engage à le prendre en charge financièrement ainsi que les bulletins de salaire de cette dernière, son contrat de travail et son contrat de location immobilière. L'administration n'établit pas en quoi les pièces présentées à l'appui de la demande de visa pour justifier de l'objet et des conditions du séjour seraient incomplètes ou non fiables. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve, toutefois, qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, le ministre fait valoir, d'une part, que l'intéressé ne justifie pas de circonstances particulières nécessitant sa scolarisation en France et, d'autre part, que l'intérêt supérieur de ce dernier n'a pas été méconnu.

11. D'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an. ". En l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où le visa peut être refusé à une personne étrangère désirant se rendre en France aux fins d'être scolarisée, et eu égard à la nature d'une telle décision, les autorités françaises disposent d'un large pouvoir d'appréciation à cet égard, et peuvent se fonder non seulement sur des motifs tenant à l'ordre public mais sur toute considération d'intérêt général, dans le cadre d'une analyse adaptée à la nature du visa sollicité et dans le respect des engagements internationaux de la France.

12. Le visa de long séjour en qualité de mineur à scolariser a pour objet de permettre à un mineur étranger, dont la famille réside à l'étranger, d'être scolarisé en France.

13. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

14. Les actes dits de " kafala adoulaire " ne concernent pas les orphelins ou les enfants de parents se trouvant dans l'incapacité d'exercer l'autorité parentale. Leurs effets sur le transfert de l'autorité parentale sont variables. Le juge se borne à homologuer les actes dressés devant notaire, dès lors, l'intérêt supérieur de l'enfant à vivre auprès de la personne à qui il a été confié par une telle " kafala " ne peut être présumé et doit être établi au cas par cas. Il appartient au juge administratif d'apprécier, au vu de l'ensemble des pièces du dossier, si le refus opposé à une demande de visa de long séjour pour le mineur est entaché d'une erreur d'appréciation au regard de l'exigence définie par les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

15. Si les requérants se prévalent de l'état de santé de Mme E, mère de D C, le certificat médical établi par un spécialiste en neurochirurgie algérien n'est pas de nature à démontrer qu'elle serait empêchée de s'occuper de son fils, alors, en outre, qu'il n'est pas contesté que l'intéressé réside également avec son père, M. C. Les difficultés financières alléguées en vue de démontrer que ces derniers ne seraient pas en mesure de pourvoir à ses besoins ne sont, par ailleurs, établies par aucune pièce. Par suite, alors que le demandeur de visa réside avec ses parents, et compte tenu de l'absence de circonstances graves et avérées justifiant la séparation de l'enfant de son environnement familial, social et culturel, les requérants n'établissent pas qu'il serait dans l'intérêt supérieur de l'enfant de vivre auprès de sa sœur en France. Par ailleurs, alors qu'il n'est ni établi ni même allégué que la scolarisation de l'intéressé en France relèverait d'un programme d'échange d'élèves ou d'un projet éducatif mis en œuvre par un établissement d'enseignement au sens de la directive (UE) 2016/801, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé justifie seulement de résultats corrects dans le collège algérien dans lequel il était inscrit et qu'il a de surcroît la possibilité de suivre à distance, les cours dans l'établissement français dans lequel il est inscrit. Les seules circonstances qu'il n'a pas pu être inscrit au lycée français d'Alger et qu'il envisage ultérieurement d'intégrer une école de commerce française ne sont pas de nature à justifier sa scolarisation en France. Dans ces conditions, il y a lieu de faire droit à la substitution de motifs demandée, laquelle ne prive les requérants d'aucune garantie.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C et Mme E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C et Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F C, à Mme A E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 27 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juin 2024.

La rapporteure,

J. GLIZE

La présidente,

M. LE BARBIERLe greffier,

A. CORTET

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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