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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2306085

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306085

lundi 18 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2306085
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSADEK

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le numéro 2306085, le 26 avril 2023, Mme G, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de C A, représentée par Me Sadek, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 24 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 25 août 2022 de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) refusant de délivrer à l'enfant C A un visa de long séjour en qualité de visiteur, ainsi que cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa dès la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'identité et la qualité de la personne signataire de la décision consulaire ne sont pas établies ; la personne dont le nom est apposé au bas de cette décision ne justifie pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- les décisions attaquées ne sont pas motivées et sont entachées d'un défaut d'examen ;

- les informations produites à l'appui des demandes de visas étaient fiables et complètes ;

- les décisions attaquées méconnaissent l'intérêt supérieur de l'enfant au regard des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés ;

- il est dans l'intérêt supérieur de l'enfant C de demeurer dans son pays de résidence ; la requérante n'établit avoir effectivement exercé l'autorité parentale sur elle.

La demande d'aide juridictionnelle présentée par Mme E a été rejetée par une décision du 22 mai 2023.

II. Par une requête, enregistrée sous le numéro 2308932, le 21 juin 2023, Mme G, en son nom et en qualité de représentante légale de B E, représentée par Me Sadek, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 31 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 31 août 2022 de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) refusant de délivrer à l'enfant B E un visa de long séjour en qualité de visiteur, ainsi que cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'identité et la qualité de la personne signataire de la décision consulaire ne sont pas établies ; cette personne ne justifie pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- les décisions attaquées ne sont pas motivées et sont entachées d'un défaut d'examen ;

- les informations produites à l'appui des demandes de visas étaient fiables et complètes ;

- les décisions attaquées méconnaissent l'intérêt supérieur de l'enfant au regard des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés ;

- il est dans l'intérêt supérieur de la jeune B de demeurer dans son pays de résidence ; la requérante n'établit avoir contribué depuis 2005 à son éducation et à son entretien.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme André,

- et les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte dit de " kafala " établi le 29 novembre 2005 par le président du tribunal d'Aïn Tedeles (Algérie), Mme D E, de nationalité française, s'est vu confier la jeune B E, sa nièce, née le 1er septembre 2005. Par un autre acte de kafala, dressé le 4 février 2019 par le président de la section des affaires familiales de ce même tribunal, Mme E a également obtenu le droit de recueillir légalement C A, née le 13 décembre 2018. Des visas de long séjour ont été sollicités pour ces deux enfants auprès de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie), laquelle n'a pas fait droit à ces demandes, par des décisions des 31 et 25 août 2022. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté les recours formés contre ces refus consulaires par des décisions implicites nées respectivement le 31 décembre 2022 et le 24 décembre 2022. Mme E demande au tribunal d'annuler ces quatre décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2306085 et n°2308932 présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions consulaires des 25 et 31 août 2022 :

3. Il résulte des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui instituent un recours administratif préalable obligatoire, que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, les décisions implicites de cette commission se sont substituées aux décisions des 24 et 31 décembre 2022 de l'autorité consulaire française en Algérie. Il en résulte, d'une part, que les conclusions de la requête doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre les décisions de la commission de recours, d'autre part, que les moyens soulevés à l'encontre des décisions consulaires doivent être écartés comme inopérants.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions implicites nées les 24 et 31 décembre 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

4. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". Aux termes des dispositions de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. Les décisions des autorités consulaires portant refus d'une demande de visa doivent être motivées en vertu des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Il en va de même pour les décisions de rejet des recours administratifs préalables obligatoires formés contre ces décisions. Si la décision consulaire est motivée, l'insuffisance de cette motivation peut être utilement soulevée devant le juge, sans qu'une demande de communication de motifs ait été faite préalablement.

6. D'une part, en l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où un visa de long séjour demandé en qualité de visiteur peut être refusé, il ne saurait être reproché à la décision refusant la délivrance d'un tel visa de ne pas mentionner les considérations de droit qui lui servent de fondement. D'autre part, il ressort expressément des mentions des accusés de réception qu'elle a adressés au conseil de la requérante que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entendu fonder ses décisions sur le motif opposé par les décisions des 25 et 31 août 2022 de l'autorité consulaire française à Oran, tiré du caractère incomplet et/ou non fiable des informations communiquées pour justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé. Un tel motif, qui s'apprécie nécessairement au regard de l'objet de la demande dont la requérante a saisi cette autorité consulaire, ainsi qu'au regard des justificatifs produits à cette fin, la met à même de contester utilement les refus de visa en litige. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions attaquées doit être écarté comme manquant en fait.

7. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les décisions attaquées seraient entachée d'un défaut d'examen de la situation personnelle de l'enfant B E et de la jeune C A.

8. En troisième lieu, la requérante soutient, sans être contestée, avoir produit, à l'appui des demandes de visas litigieuses, les décisions de justice valant acte de kafala, ainsi que tous les éléments concernant l'accueil des enfants en France. Dans ces conditions, et en l'absence de toute précision sur le caractère incomplet ou non fiable des informations qui ont été communiquées pour justifier l'objet et les conditions des séjours envisagés, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché ses décisions d'une erreur d'appréciation en opposant un tel motif.

9. Pour établir que les décisions attaquées étaient légales, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, dans son mémoire en défense, communiqué à Mme E, qu'il n'est pas dans l'intérêt supérieur des enfants de la rejoindre en France. Il doit être regardé comme sollicitant implicitement une substitution de motifs.

10. L'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui, en vertu d'une décision de justice qui produit des effets juridiques en France, est titulaire à son égard de l'autorité parentale. Ainsi, dans le cas où un visa d'entrée et de long séjour en France est sollicité en vue de permettre à un enfant de rejoindre un ressortissant français ou étranger qui a reçu délégation de l'autorité parentale dans les conditions qui viennent d'être indiquées, ce visa ne peut en règle générale, eu égard notamment aux stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, être refusé pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait au contraire de demeurer auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, l'autorité chargée de la délivrance des visas peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, non seulement sur l'atteinte à l'ordre public qui pourrait résulter de l'accès de l'enfant au territoire national, mais aussi sur le motif tiré de ce que les conditions d'accueil de celui-ci en France seraient, compte tenu notamment des ressources et des conditions de logement du titulaire de l'autorité parentale, contraires à son intérêt.

11. Comme il a été dit au point 1, des actes dits de " kafala " ont délégué à Mme E l'autorité parentale sur l'enfant C A et sur la jeune B E, notamment pour prendre, à leur égard, toutes mesures utiles de prise en charge, d'entretien et d'éducation. Il ressort des pièces du dossier que si Mme E, qui accueille, depuis plusieurs années, un autre enfant qui lui a également été confié par acte de kafala, vit dans l'appartement de type T3 d'une surface de 122 m2 qu'elle occupe, ce logement ne comporte que deux chambres. En outre, il ne ressort des pièces du dossier ni que le contrat à durée déterminée de Mme E, arrivé à terme le 31 octobre 2022, qui lui procurait des revenus à hauteur de 1 300 euros, représentant une part importante des ressources propres mensuelles à hauteur de 2 157 euros, dont elle disposerait avec son époux, aurait de nouveau été prolongé, ni qu'elle occuperait un nouvel emploi. Enfin, le contrat de bail du logement de Mme E, rédigé uniquement à son nom, entraine une dépense de 752 euros de frais de loyer par mois, à laquelle doivent s'ajouter les autres charges de la vie courante, dont les montants ne sont pas précisés. Dès lors, les conditions d'accueil et de ressources ne peuvent être regardées comme suffisantes et stables. Si la requérante soutient que l'enfant C ferait l'objet de maltraitance par sa nourrice en Algérie, il ne ressort des pièces du dossier ni qu'elle rémunère effectivement cette personne, ni qu'elle aurait fait des démarches pour protéger l'enfant. Par ailleurs, la requérante n'établit pas avoir maintenu des liens affectifs avec la jeune B et avec l'enfant C depuis l'établissement des actes dits de kafala. Par suite, en retenant le motif tiré de ce qu'il n'est pas dans l'intérêt supérieur des enfants de rejoindre leur kafil en France, le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne commet pas d'erreur d'appréciation. Dans ces conditions, il y a lieu de procéder à la substitution de motif demandée par le ministre, qui a été soumise au contradictoire dans le cadre de l'instance et n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie de procédure.

12. En dernier lieu, eu égard à ce qui a été dit précédemment et alors que la requérante n'établit avoir contribué effectivement à l'éducation et à l'entretien des deux enfants depuis l'établissement des actes de kafala, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a méconnu ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme E doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : les requêtes de Mme E doivent être rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 19 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 mars 2024.

La rapporteure,

M. ANDRE

La présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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