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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2306324

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306324

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2306324
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mai 2023 Mme B D épouse A et M. C A, représentés par Me Rodrigues Devesas, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours, réceptionné le 22 juillet 2022, formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger refusant de délivrer à M. C A un visa de long séjour en qualité de conjoint étranger d'une ressortissante française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à venir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à leur verser directement en cas de rejet de leur demande d'aide juridictionnelle en application du seul article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 211-2-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que leur union matrimoniale est sincère ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens de la requête sont dépourvus de fondement ;

- la décision de refus de visa se justifie également par la menace à l'ordre public que représente le demandeur de visa.

Par décision du 28 décembre 2023 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a accordé l'aide juridictionnelle totale à Mme D.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 mars 2024 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Rodrigues Devesas, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante française née en 1993, et M. A, ressortissant algérien né en 1997, demandent au tribunal d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours, réceptionné le 22 juillet 2022 formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger refusant de délivrer à M. C A un visa de long séjour en qualité de conjoint étranger d'une ressortissante française.

Sur les conclusions tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes du 28 décembre 2023, l'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme D. Il n'y a donc plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Si le demandeur a été averti par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France que, dans le cas où l'absence de réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois ferait naître une décision implicite de rejet de son recours, celui-ci serait réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision de refus de visa contestée, la décision implicite de la commission doit être regardée comme s'étant effectivement approprié ces motifs. En l'espèce, l'accusé de réception du recours formé contre la décision de refus de visa litigieuse comporte cette mention. La décision implicite de la commission doit donc être regardée comme s'étant approprié le motif opposé par l'autorité consulaire française à Alger, à savoir le motif tiré de ce que le projet d'installation en France du demandeur revêtirait un caractère frauduleux car il serait sans rapport avec l'objet du visa de conjoint de ressortissant français.

4. L'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprenant les dispositions du quatrième alinéa de l'article L. 211-2-1 du même code, abrogé à compter du 1er mai 2021, dispose : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public. ". En application de ces dispositions, il appartient en principe aux autorités consulaires ou diplomatiques de délivrer au conjoint étranger d'un ressortissant français dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir, sur la base d'éléments précis et concordants, que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme D et M. A se sont mariés à Lyon le 29 mai 2019 et qu'ils ont pris à bail un logement de type 3 à Lyon le 28 mai 2021. Les requérants déclarent avoir habité ensemble dès le mois de septembre 2018 et soutiennent avoir quitté la France pour l'Algérie ensemble au mois de juin 2019, soit environ un mois après leur mariage, afin que M. A, en situation de séjour irrégulier, sollicite un visa d'entrée en France. Il ressort des pièces du dossier qu'un visa de court séjour " famille E, carte de séjour à solliciter " a été délivré à M. A le 20 janvier 2021. Les requérants indiquent que M. A est retourné en Algérie au mois de février 2022 pour des raisons familiales et s'est vu opposer un refus de visa de retour en France. Compte tenu de ces éléments, et dès lors que le caractère frauduleux de l'union matrimoniale de Mme D et M. A n'est pas établi, les requérants sont bien fondés à soutenir que la décision de la commission est entachée d'erreur d'appréciation.

6. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. En l'espèce, le ministre fait valoir que la présence en France de M. A représenterait une menace à l'ordre public. Il ressort des pièces produites en défense que M. A a été condamné le 27 octobre 2022 par le tribunal correctionnel de Lyon à une peine de six mois d'emprisonnement avec sursis pour des violences suivies d'une incapacité n'excédant pas huit jours, commises le 12 février 2022 sur un conjoint, concubin ou partenaire de PACS. Compte tenu de la gravité de ces faits, la menace à l'ordre public doit être regardée comme établie et de nature à fonder légalement la décision de refus de visa opposée à M. A. Il résulte de l'instruction que la commission aurait pris la même décision en se fondant sur le motif tiré de l'existence d'une menace à l'ordre public. La substitution de ce motif au motif initial ne privant le demandeur d'aucune garantie procédurale, il y a lieu de faire droit à la demande de substitution de motif du ministre.

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme D et M. A ont vécu ensemble en France pendant un mois après leur mariage au mois de mai 2019, puis pendant environ un an entre le retour en France de M. A au mois de janvier 2021 et son départ pour l'Algérie au mois de février 2022. Si les requérants soutiennent avoir eu un enfant ensemble, né le 20 janvier 2021, la filiation de cet enfant n'est pas établie par les pièces du dossier. Par suite, et eu égard à la gravité des violences commises par le demandeur de visa au mois de février 2022, la décision attaquée n'a pas porté d'atteinte disproportionnée au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et n'a pas porté d'atteinte excessive à l'intérêt supérieur de l'enfant au sens de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision de refus de visa opposée à M. A.

Sur les conclusions accessoires :

11. Le présent jugement rejetant les conclusions principales de la requête, il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, les conclusions tendant au prononcé d'une mesure d'injonction sous astreinte, ainsi que celles relatives aux frais liés au litige.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A et Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à M. C A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 15 mars 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Chatal, conseillère,

M. Ravaut, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLe greffier,

S. VALAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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