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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2306391

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306391

mardi 17 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2306391
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantJEANNETEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 mai 2023, M. A B, représenté par Me Jeanneteau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2023 par lequel le préfet de Maine-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2023 par lequel le préfet de Maine-et-Loire l'a assigné à résidence pour une durée de six mois, l'a astreint à se présenter deux fois par semaine au commissariat de police d'Angers et lui a interdit de sortir du département de Maine-et-Loire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle n'a pas été précédée de l'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision refusant d'octroyer un délai de départ volontaire :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français la prive de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

S'agissant de la décision l'assignant à résidence pour une durée de six mois, l'astreignant à se présenter au commissariat de police d'Angers deux fois par semaine et lui interdisant de quitter le département de Maine-et-Loire :

- l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant un délai de départ volontaire la prive de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juillet 2023, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il y a lieu de substituer aux dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile les dispositions du 1° du même article ;

- il y a lieu de substituer aux dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile les dispositions du 1° de l'article L. 612-3 du même code ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Durup de Baleine, président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né en 1986, déclare être entré en France au cours du mois de mars 2023. Il a fait l'objet d'un arrêté du 3 mai 2023 par lequel le préfet de Maine-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office, ainsi que d'un arrêté du même jour portant assignation à résidence pour une durée de six mois, obligation de se présenter aux services de police du commissariat d'Angers deux fois par semaine à 9 heures, et interdiction de quitter le département de Maine-et-Loire. M. B demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet de Maine-et-Loire se serait abstenu d'examiner la situation personnelle de M. B et aurait, ce faisant, méconnu l'étendue de sa compétence d'appréciation.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () ".

4. Pour obliger M. B à quitter le territoire français, le préfet de Maine-et-Loire s'est initialement fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé représentait une menace à l'ordre public, au vu de son interpellation par les services de police, le 3 mai 2023, pour des faits de vol avec effraction en réunion.

5. Le préfet de Maine-et-Loire fait valoir qu'au 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu de substituer la base légale de la décision portant obligation de quitter le territoire français constituée par le 1° du même article. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Sa situation relève ainsi du cas prévu au 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans lequel le préfet peut obliger l'étranger à quitter le territoire français, cas qui peut être substitué à celui prévu au 5° du même article. Cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et, enfin, l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Dans ces conditions, le préfet de Maine-et-Loire pouvait légalement se fonder sur le motif prévu par ce 1° pour prendre à l'encontre de l'intéressé une décision portant obligation de quitter le territoire français. Il en résulte que le moyen tiré d'une inexacte application du 5° de l'article L. 611-1 de ce code et d'une " erreur manifeste d'appréciation " au regard de ce texte ne peut qu'être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Le requérant est entré en France, selon ses déclarations, au mois de mars 2023. Cette entrée était irrégulière. Son séjour en France est, ainsi, très récent. S'il soutient que son épouse, de nationalité marocaine, dont il affirme qu'il est séparé, et ses deux enfants mineurs vivent en France, il n'apporte aucun élément au soutien de cette allégation. En outre, la seule circonstance que sa tante, chez qui il serait hébergé, réside en France ne permet pas d'établir qu'il aurait noué en France des liens d'une particulière ancienneté, stabilité et intensité, ni qu'il serait dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de sa vie. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions du séjour de M. B en France, le préfet de Maine-et-Loire, en l'obligeant à quitter le territoire français, n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts dans lesquels a été prise cette décision et n'a, en conséquence, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

10. La décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de séparer le requérant de ses fils, nés en Italie en 2013 et en 2015, avec lesquels M B ne justifie pas vivre habituellement. S'il soutient partager la garde de ses enfants avec leur mère, il ne produit aucun élément au soutien de cette allégation et ne justifie pas contribuer effectivement et habituellement à la garde, à l'entretien et à l'éducation de ces enfants. Dès lors, le préfet, en obligeant M. B à quitter le territoire, n'a pas méconnu les stipulations précitées de la convention relative aux droits de l'enfant.

Sur la légalité de la décision refusant d'octroyer un délai de départ volontaire :

11. En premier lieu, l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, eu égard à ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision refusant d'octroyer un délai de départ volontaire, doit être écarté.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

13. Pour refuser d'octroyer un délai de départ volontaire à M. B, le préfet de Maine-et-Loire s'est initialement fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé représentait une menace à l'ordre public, au vu de son interpellation par les services de police, le 3 mai 2023, pour des faits de vol avec effraction en réunion.

14. Toutefois, le préfet de Maine-et-Loire fait valoir qu'il y a lieu de substituer au 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fondant initialement le refus d'accorder un délai de départ volontaire, le 1° de l'article L. 612-3 du même code. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

15. L'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ". L'article L. 612-2 prévoit pour sa part que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ".

16. Il ressort des pièces du dossier que M. B ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Aucune circonstance particulière ne ressort du dossier. Dès lors, sa situation relève du champ d'application des dispositions du 1° de l'article L. 612-3, par suite du 3° de l'article L. 612-2, qui peuvent être substituées à celles du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et, enfin, l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Dans ces conditions, le préfet de Maine-et-Loire pouvait légalement se fonder sur ce motif pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance du 1° de l'article L. 612-2 et d'une " erreur manifeste d'appréciation " au regard de ce 1° ne peut qu'être écarté.

Sur la légalité de la décision assignant le requérant à résidence pour une durée de six mois, l'astreignant à se présenter auprès des services de police deux fois par semaine et lui interdisant de quitter le département de Maine-et-Loire :

17. L'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, eu égard à ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision assignant le requérant à résidence pour une durée de six mois, l'astreignant à se présenter au commissariat de police d'Angers deux fois par semaine et lui interdisant de quitter le département de Maine-et-Loire, doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Elodie Jeanneteau.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Durup de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2023.

Le président-rapporteur,

A. DURUP DE BALEINEL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

S. THOMAS

La greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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